Charles Renel, un parcours de vie
en période coloniale française à Madagascar

Christine Athénor, chargée des collections Afrique-Océanie

Musée des Confluences

Illustration 1 : Photographie supposée représenter Charles Renel à son bureau à Madagascar (Plaque de Verre Musée des Confluences - Département du Rhône)

L’épouse de Charles Renel (1864 – 1924) après le décès de celui-ci, donne la majeure partie de sa collection au Muséum de Lyon (à l’exception des manuscrits arabico-malgaches qui vont au Département Madagascar du Musée de l’Homme et qui sont partagés aujourd’hui entre le Musée du Quai Branly à Paris et le Muséum national d’histoire naturelle de Paris). Cette collection comprend des objets de culture malgache (350), des plaques de verre (900) et des photographies sur papier, de Charles Renel et du photographe Ramilijaona. Il y a très peu de traces écrites de sa main, déposées au Muséum et se rapportant à ces objets, ce qui est curieux pour un universitaire et un écrivain. Heureusement ses carnets de route ont pu être consultés au Centre des Archives d’Outre-Mer à Aix-en-Provence, relatant ses tournées, liées à ses fonctions dans l’enseignement, réalisées de 1908 à 1922, dans l’Ouest, le Sud et l’Est du pays[1]. D’autres carnets de tournées datées de 1907 à 1922 sont conservés en collection particulière à Madagascar puisque Delphine Burguet[2] a rédigé un travail à partir de ceux-ci à Madagascar.

Né en 1864, Charles Renel entre à l’Ecole Normale Supérieure en 1886. Agrégé de lettres, docteur ès lettres avec une thèse sur un mythe védique, il devient professeur à l’Université de Lyon en philologie classique en 1898. Ses études sur les cultes militaires romains, sur les religions de la Gaule avant le christianisme le préparent à ses futurs travaux sur Madagascar. A Lyon, il se lie avec Victor Augagneur (1855-1931), qui devient Gouverneur Général de Madagascar et part avec lui comme directeur de l’enseignement en 1906. Pendant 18 ans Charles Renel est directeur de l’enseignement à Madagascar. Arrivé à Madagascar en 1906, il repart en 1924 et meurt la même année en France à 60ans.

Charles Renel part donc au tout début du XXe siècle à Madagascar pour exercer une mission précise dans le cadre de l’administration coloniale française. Il n’est pas missionnaire, cependant son intérêt pour les religions premières le pousse à des collectes et des écrits sur ce thème. Il rédige un ouvrage intitulé Les amulettes malgaches dans lequel on trouve un inventaire des différents types de talismans malgaches et leurs usages. Son épouse pourrait avoir donné sa collection, dont une partie relève de la religion malgache, par la proximité du Musée Guimet de Lyon souhaité par Emile Guimet comme un Musée des religions.

Les dons s’échelonnent de 1932 à 1940 auprès de Benoît Fayolle nommé par Edouard Herriot (1872-1957) en 1925 conservateur du Musée colonial de la ville de Lyon[3]. Le Musée restera ouvert sous ce nom jusqu’en 1968 pour être intégré à l’ensemble des collections du Muséum d’histoire naturelle de Lyon. C’est Edouard Herriot qui décide de la création du Musée colonial de la ville de Lyon après sa visite de l’Exposition nationale coloniale de Marseille qui a lieu d’avril à novembre 1922 et c’est sa sélection d’un certain nombre d’objets provenant de cette exposition qui préside à la naissance du Musée colonial de la ville de Lyon.

Illustration 2 : Musée Colonial de la ville de Lyon, inauguré en 1927 par Edouard Herriot, dont l’entrée se trouve rue Colonel Prévost, Lyon 6e. Les collections sont organisées par aires géographiques, c’est-à-dire par colonies.

Si le parcours de Charles Renel s’inscrit parfaitement dans le courant colonial français, sa vie à Madagascar pendant 18 ans dont on ne connaît pas tous les détails lui est néanmoins personnelle. Sa collecte et plus encore ses activités d’écriture et certaines de ses prises de vue en sont quelques souvenirs. Si ses collections peuvent être appelées aujourd’hui collections ethnographiques, Charles Renel n’était pourtant pas un ethnologue, ses carnets se nomment d’ailleurs « carnets de route » et non carnets de terrain. Il n’était pas non plus, semble-t-il, un parfait représentant de l’administration coloniale, car « ni franc-maçon et vaguement suspecté d’être protestant »[4]. C’est ainsi que Jean Paulhan (1884-1968) qui l’a fréquenté à cette période le distingue de tous les autres membres du collège où il enseigne et de l’administration.

Une histoire de collecte en trois axes

L’intérêt de cette collecte en trois axes est qu’elle se fait de façon concomitante et que les recherches liées à l’un des thèmes nourrissent les recherches liées aux autres thèmes.

Religion et spiritualité

Illustration 3 : Plaque de Verre de Charles Renel montrant plusieurs talismans. Image faite à Madagascar (Plaque de Verre - Collection Charles Renel – Musée des Confluences – Département du Rhône)

Jean Pierre Domenichini, universitaire français installé à Madagascar et enseignant à la Réunion, met en relation le fait que les recherches scientifiques de Charles Renel découlaient de ses convictions politiques républicaines influencées en partie par Paul Bert, républicain radical et anticlérical. Ses recherches sur la religion, lorsqu’il était encore en France, se voulaient rendre compte de la civilisation européenne avant l’influence du christianisme. Aussi, ses travaux archéologiques correspondaient aux motivations ethnologiques du moment, époque de Jules Ferry et de la laïcité[5].

Charles Renel collecte un très grand nombre d’objets en lien avec la religion traditionnelle malgache, et parmi eux certains provenant de collections plus anciennes. L’essentiel de sa collection comprend des talismans (environ 150), sous forme de cornes réceptacles et des perles de verre. Ces collections s’accompagnent d’ouvrages importants, Les amulettes malgaches, Contes de Madagascar, La coutume des ancêtres et Ancêtres et Dieux. Ceux-ci montrent sa quête de connaissance de la religion malgache, qui comprend en effet les liens entretenus avec les défunts, l’arrangement quotidien que relate l’utilisation de talismans, et, les visions malgaches du monde à travers les contes. Ses objets et ses écrits se présentent comme des inventaires relatant ses investigations. A priori Charles Renel n’exposait pas ces talismans, ils étaient destinés à son étude et le passage de ces objets au Musée colonial de la ville de Lyon conduira à l’exposition de certain d’entre eux.

On peut faire le lien entre les perles qui sont conservés aujourd’hui au Musée et ses carnets de routes et voir que l’intérêt de Charles Renel est double, à la fois scientifique et personnel. Il a en effet demandé la recette et peut-être la confection de talismans pour rendre les femmes fécondes et de talismans pour avoir des enfants. Jean Paulhan disait de Renel que la société coloniale française tananarivienne était « indignée que les Renel n’aient pas encore d’enfants »[6].

Enseignement et Art

Des écoles d’art, de sculpture et de tissage ont été instaurées et font partie intégrante de l’entreprise de colonisation. L’enseignement en est un outil capital par l’enseignement scolaire et l’enseignement pratique. Alors que la section de peinture de l’Ecole des Beaux-Arts est une création, des ateliers de tissage s’installent dans l’Ouest de l’île pour augmenter la production d’un type de tissage particulier déjà existant. C’est le cas également de la sculpture sur bois qui existe de longue date à Madagascar en différents points de l’île, avec des particularités comme la sculpture zafimaniry dont la connaissance vient d’être protégée par l’Unesco, comme patrimoine mondial de l’humanité. En tant que directeur de l’enseignement il a certainement une mission de collecte et de repérage de tout signe artistique particulier pouvant faire partie des expositions coloniales et universelles.

Les travaux des étudiants, que sont les échantillons de bois sculptés de forme carrée, sont un témoignage de cette époque où l’enseignement français tente de s’intégrer aux connaissances malgaches. La collecte de Charles Renel fait état à la fois de l’enseignement français de l’artisanat du bois notamment, mais aussi des différents types de bois malgaches que l’on peut utiliser par la connaissance malgache de ses essences. Il ne propose pas moins de sept essences parmi les carrés de bois sculptés qui se trouvent aujourd’hui dans les collections du Musée.

Ce second axe de collecte, contemporain des autres axes, correspond à sa fonction de directeur de l’enseignement. La peinture, la sculpture sur bois, le travail de la corne et du fer, certains de ces objets ayant été offert à Charles Renel par les artistes eux-mêmes. Il organise en mai 1909 une exposition malgache, à Tananarive, du 23 avril au 5 mai[7]. Par des motivations diverses il parvient notamment à acquérir des peintures qui sont parmi les rares témoins de l’art pictural malgache dans le monde.

Sa collecte de peintures évoque la création de l’Ecole des Beaux-Arts en 1922 à Antananarivo accompagnée de bourses d’enseignement. Cette école est rattachée directement au service de l’enseignement et donc à Charles Renel. Un comité artistique dont il fait partie est créé, auquel participe notamment le peintre Gaston Rakotovao (1882-1941) qui organise la première exposition d’art contemporain à Antananarivo. Des artistes acceptent de prêter leurs œuvres pour ce long voyage, tels que Picasso, Léger, Braque, Vlaminck, Dufy…

Rakotovao fait partie des personnes choisies pour prendre part aux premiers cours de peinture en 1913, suivant les techniques de dessin d’après modèle vivant et de peinture à l’huile. A partir des années vingt Rakotovao est une des figures de proue de la peinture malgache et il exerce son métier comme professionnel et vit de commandes.

Illustration 4 : Rakotovao – La porte de la Reine – Huile sur bois - Médaille d’or à l’Exposition Coloniale de Marseille de 1922 (Collection Charles Renel – Musée des Confluences – Département du Rhône) Signé et daté (1923) Au dos : Cordial hommage de l’auteur G. Rakotovao. cliché : © P. Ageneau         
et Plaque de verre de Charles Renel représentant le Palais de la Reine et son entrée avec sa rue montante pavée en perspective.

Une des toiles de Rakotovao, La porte de la Reine, entrée au Musée colonial le 27 septembre 1932, est donnée par son épouse. Ce tableau a reçu la médaille d’or à l’Exposition coloniale de Marseille en 1922 et on peut supposer qu’Édouard Herriot a vu cette œuvre. Le Musée dispose de deux autres toiles de cet auteur. Appartenant au courant réaliste de la peinture malgache, Rakotovao peint l’entrée du Palais de la Reine comme un paysage, préfigurant l’intérêt qu’il développe dans les années trente pour l’histoire malgache qui se déroule sous ses yeux. Située au sommet de la colline d’Antananarivo, cette entrée masque l’enceinte sacrée dans laquelle se trouve le Palais de la Reine, espace interdit aux Européens à leur arrivée.

Il en résulte que le Musée dispose aujourd’hui d’un des échantillonnages les plus importants des débuts de la peinture malgache conservée en collection publique française. Cette collection est d’autant plus intéressante qu’elle est réalisée par des peintres malgaches, ce qui diffère de la peinture africaniste, souvent réalisée par des peintres français à la même époque. Renel nous transmet ainsi des toiles d’Antoine Ratrena et Rasamoelina, tous deux sélectionnés aux côtés de Rakotovao et 21 autres peintres pour faire partie du premier cours de l’Ecole des Beaux-Arts d’Antananarivo.

Illustration 5 : Rasamoelina, sans titre, daté de 1921 et signé de l’artiste. (Collection Charles Renel – Musée des Confluences – Département du Rhône) cliché : © P. Ageneau

Ethnologie et romans  

Très vite après son arrivée dans l’île, Charles Renel part en tournée et note dans ses carnets ce qu’il voit et découvre. On comprend, en lisant ses carnets, qu’il pose beaucoup de questions en lien avec ses intérêts scientifiques de départ sur la religion et la spiritualité, mais en même temps sur toutes les expressions matérielles de cette société qu’il découvre. Il pose d’autant plus de questions que le pays lui sert de contexte pour ses romans. Sa curiosité semble se porter sur tous les aspects de la culture malgache, et la collecte d’objets qu’il doit faire pour les expositions coloniales lui sert de prétexte pour entrer en discussion avec les gens.

Ainsi aujourd’hui le Musée est riche en pagaies de bois qui peuvent provenir d’après les carnets de Charles Renel des régions sihanaka et bezanozano, antaimora, betsimisaraka, tanala de la côte Est de l’île. Il en détaille et dessine les différentes formes possibles et finalement note, dans un de ses carnets que « c’est une seule famille qui a la spécialité de fabrication de ces pagaies. Le même artiste qui orne les manches de pagaie a sculpté dans le village d’Andilamena en haut des pignons d’une case deux pignons posés à la façon des hitsikitsika »[8]. Il remarque par cette mention que la sculpture est peut-être réservée à certaines personnes ou familles. Son intérêt pour la sculpture sur bois est lié au contexte malgache qui est riche de cette pratique et que l’on retrouve associée à de nombreux autres thèmes comme le jeu (fanorona), la maison, le cercueil, la musique, la guerre, la chasse… En 1909, deux ans après son arrivée, il dessine les fenêtres de maisons qu’il a pu acquérir « facilement, alors qu’on a toujours refusé de me vendre les portes,

superstition ? ». En 1936, son épouse donne au Musée deux panneaux de bois sculptés notés au Journal d’entrée du Musée par le conservateur, sur les recommandations de Madame Renel, comme « très anciens, très rares, très beaux et précieux ». Il semble qu’il ait pu obtenir finalement des exemples de ces portes.

Illustration 6 : Panneau de bois sculpté zafimaniry. (Collection Charles Renel – Musée des Confluences – Département du Rhône) cliché : © P. Ageneau

Le vêtement est aussi un moyen d’approcher la femme qui réalise et tisse les étoffes propres aux vêtements alors que la sculpture - travail plutôt masculin - donne l’occasion de discuter avec les hommes.

Il a pu ainsi collecter des vêtements, notamment des chapeaux en joncs tressés dont il a fait le dessin, et donne sa propre interprétation visuelle : « à la coiffe ronde se superpose une sorte de toit quadrangulaire soit tressé en paille ordinaire soit en paille fine quelquefois ornée en couleurs et dessins »[9]. Comme il a inventorié les pagaies, il inventorie les coiffes, et dessine la coiffe tanala détaillant sa forme de profil et de dessus. Il s’est penché sur la coiffe de l’enfant que la femme porte derrière son dos. Il note l’utilisation du simbo des femmes, sorte de jupe fourreau et les différentes façons de le porter. Il note le rôle de marqueur social que joue le vêtement, comme la matière de celui-ci.

Le parcours de Charles Renel se lit à travers sa collecte d’objets, ses prises de vue, ses textes scientifiques, ethnographiques et romanesques. Ses collectes, comme ses travaux, permettent d’aborder la constitution d’un Musée, le Musée colonial de la ville de Lyon, la colonisation française à Madagascar, et la vie d’un membre de l’administration française loin de sa base.

Le dernier roman de Charles Renel intitulé le Décivilisé est donné comme biographique et le héros de ce livre, Adhemar, révèle les questionnements de Charles Renel : « Adhemar se rendit compte de la vraie fin de l’enseignement dans les colonies, et il se demandait, certains jours s’il n’accomplissait pas chez les fortunés Betsimisarak, une tâche ingrate et même nuisible […]. Il faisait le compte des préjugés dont il s’était dépouillé. C’est violer la nature que de vouloir imposer à un peuple tout le passé d’un autre et de fausser ainsi la loi de son évolution ». Il dira également dans Ancêtres et Dieux, « j’ai donc fini par où j’aurais dû commencer, et j’ai choisi Madagascar comme champ d’études ».

Tous les éléments disponibles, objets de culture malgache choisis par Charles Renel, plaques de verre, carnets de route, textes et romans de l’auteur, s’associent pour une meilleure compréhension d’un contexte de collecte qui constitue une partie de l’histoire de cette collection. Cette histoire a à voir avec le collecteur, sa propre histoire par ses intérêts propres et l’histoire plus globale dont il fait partie et à laquelle il participe.

Bibliographie de Charles Renel

L’évolution d’un mythe, Arçuins et dioscures, 1896, Annales de l’Université de Lyon, fasc. XXIV, Masson et Cie, Paris

Les religions de la Gaule avant le Christianisme, 1906, Leroux, Paris

Les amulettes malgaches, Ody et talismans, sd, sl

Contes de Madagascar, 1910-30, Leroux, Paris

La coutume des ancêtres, 1913 ?, Société d’éditions littéraires et artistiques, P. Ollendorf, Paris

Ancêtres et Dieux, 1923, Pitot de la Beaujardière, Tananarive

La race inconnue, 1910, B. Grasset, Paris

Charles Renel, Le décivilisé, 1923, Grand Océan, Paris

La fille de l’île rouge, 1924, Flammarion, Paris

L’oncle d’Afrique, 1926, Flammarion, Paris (Nouvelle édition annotée par Claude Bavoux)



[1] Charles Renel, Carnets de route, 1908-1922, Fonds privé Charles Renel, 51APC, Centre des Archives d’Outre-mer, Aix-en-Provence.

[2] Delphine Burguet, « Charles Renel et le culte traditionnel », TALOHA, numéro 14-15, 28 septembre 2005, Antananarivo, Madagascar.

[3] Laurick Zerbini,, 1998, Thèse d’histoire, Lyon : miroirs de l’Afrique noire ? 1860-1960 Expositions, villages, musées, Université Lumière Lyon 2, Département d’Histoire de l’Art, p.338

[4] Fonds Jean Paulhan, 1909, « 10 avril 1909 », Lettres de Jean Paulhan à ses parents, Février 1909 à mai 1909, IMEC, Paris

[5] Postface à l’édition de 1998 du Décivilisé, pp. 209 – 215

[6] Lettre du 10 avril 1909, Lettres de JP à ses parents, Février 1909 à mai 1909, Fonds Jean Paulhan, IMEC, Paris

[7] Charles Renel, Carnets de route, 1908-1922, Fonds privé Charles Renel, 51APC, Centre des Archives d’Outre-mer, Aix en Provence, 1909

[8] Charles Renel, Carnets de route, 1908-1922, Fonds privé Charles Renel, 51APC, Centre des Archives d’Outre-mer, Aix en Provence

[9] Charles Renel, Carnets de route, 1908-1922, Fonds privé Charles Renel, 51APC, Centre des Archives d’Outre-mer, Aix en Provence, p.24, 1913