Christian BANGE, Professeur honoraire de l’Université Claude Bernard Lyon 1
Avant
la Révolution, Lyon était dépourvu d'Université, même si certaines formes
d'enseignement supérieur s'y trouvaient dispensées par différentes
institutions, telles que les Collèges de Chirurgie ou de Médecine. Après une
éphémère Ecole Centrale du Rhône (1795-1803), qui est cependant à l'origine du
Jardin Botanique et du Cabinet d'Histoire naturelle devenu Muséum, les
établissements d'enseignement supérieur proprement dit n'ont vu le jour qu'au
XIXe siècle, la Faculté des Sciences d'abord (1810 puis 1835), la Faculté
de Médecine et de Pharmacie ensuite (1877). Plusieurs des hommes qui ont occupé
des chaires universitaires entre 1789 et 1914 (Gilibert,
Mouton-Fontenille, Jourdan, Lortet) ont été simultanément directeurs du Muséum,
soulignant ainsi les destins entrecroisés des différents établissements.
Les
responsables de chaires ont peu à peu rassemblé des collections qui sont à
l'origine des grandes collections universitaires actuelles. La communication
analyse quelques-unes des raisons qui ont d'abord freiné, puis accéléré, ce
processus, et met en évidence le rôle que certains amateurs ou chercheurs
formés par l'Université ont joué dans la constitution et le développement des
collections lyonnaises, qu'il s'agisse du Muséum ou de l'Université.
Comme la plupart des grandes villes françaises, Paris excepté, Lyon n’a pas eu d’Université sous l’Ancien Régime. Ville marchande par excellence, première place financière européenne au XVIe siècle, la cité, dirigée par des bourgeois qui avaient échappé à la domination de ses archevêques en se plaçant sous la protection du roi de France, n’était de ce fait le siège d’aucun pouvoir provincial ni d’aucune grande cour souveraine, si l’on excepte la Cour des Monnaies. Sa richesse et son activité économique, en particulier dans les industries de luxe, tissus et édition, ainsi que le rôle important conservé par le Chapitre noble de Saint-Jean, dont les chanoines étaient comtes de Lyon avec l’Archevêque, attiraient dans la ville des juristes, des médecins, des théologiens, des auteurs, des gradués de tout ordre, qui avaient conquis leurs grades universitaires ailleurs, à Montpellier par exemple en ce qui concerne beaucoup de médecins.
Malgré tout, il y avait un désir de culture au sein de la population lyonnaise, qui réclama à diverses reprises la création d’une Université, et qui dut se contenter d’un Collège, celui de la Trinité, établi au XVIe siècle et tenu depuis le XVIIe siècle par des Jésuites puis par des Oratoriens. C’était un établissement d’enseignement secondaire, bien que son personnel fut de qualité et qu’il fut pourvu, avant la Révolution, d’une magnifique bibliothèque (plus de 40 000 ouvrages), d’un médaillier fort riche, d’un observatoire et d’un cabinet de physique et d’histoire naturelle bien fourni. S’y ajoutaient, à l’échelon supérieur, un enseignement de théologie donné par le Théologal du Chapitre de Saint-Jean, un enseignement de droit, un enseignement de chirurgie donné par le Collège de chirurgie, un enseignement de médecine dispensé par le Collège de médecine de la ville, mais sans pouvoir de collation des grades.[1]
Cependant, nul ne pouvait exercer la médecine à Lyon s’il n’était pourvu du grade de docteur délivré par une Université, et agrégé au Collège après avoir exercé honorablement la médecine dans une petite ville pendant un certain temps et soutenu une nouvelle thèse devant le Collège.[2] Un médecin d’origine lyonnaise, Jean Emmanuel Gilibert (1741-1814), docteur de Montpellier, essaya de relancer cet enseignement et de créer un Jardin Botanique, mais l’entreprise tourna court, victime de rivalités politiques, et Gilibert fut à moitié ruiné dans l’aventure.
En fait, la botanique était enseignée à Lyon dans un établissement spécialisé nouvellement créé, l’Ecole vétérinaire : elle avait été fondée en 1762 à l’initiative de Bourgelat, issu d’une famille échevinale, passionné par la maréchalerie et l’hippiatrique et qui s’était fait connaître par des articles insérés dans l’Encyclopédie. On y donnait, au cours de quatre années d’études, un enseignement de qualité à des élèves à qui l’on ne demandait que de savoir lire et écrire, mais beaucoup d’entre eux étaient passés par un Collège ; l’Ecole disposait d’un Jardin Botanique créé à la demande de Bourgelat par un magistrat de la Cour des Monnaies grand amateur de sciences et secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Lyon, Marc-Antoine Claret de la Tourette (1729-1793), qui, avec la collaboration de l'abbé Rozier, rédigea à l’intention des élèves un excellent manuel de botanique intitulé Démonstrations élémentaires de Botanique. Le jardin était classé selon la méthode de Tournefort, mais l’ouvrage s’appuyait sur les principes rigoureux édictés par Linné ; c’était une nouveauté en France, et il connut un succès d’autant plus grand (4 éditions en trente ans) qu’il était rédigé en français. Bernard de Jussieu, Démonstrateur de Botanique au Jardin des Plantes à Paris, en recommandait l’usage à ses auditeurs. A l’Ecole Vétérinaire, l’Abbé Rozier (1734-1793), un agronome connu, ami de La Tourette, assura les démonstrations de botanique, et remplaça pendant quelques années Bourgelat à la direction de l'Ecole lorsque celui-ci fut chargé d’établir une Ecole Vétérinaire à Alfort, près de Paris.[3]
La situation que nous venons de décrire va être bouleversée par la Révolution, qui supprime les Collèges, les Universités, les Académies en même temps que les corporations.
La Convention supprima les anciens établissements universitaires sans toutefois prévoir de les remplacer ; c'était, en principe, un régime de liberté d'enseignement qui devait prévaloir, sauf en certains domaines, la Pharmacie, par exemple, où les anciens Collèges d'apothicaires continuèrent de fonctionner officieusement. Quelques Ecoles de l'Ancien Régime survécurent, ainsi l'Ecole Vétérinaire à Lyon. Un peu plus tard, d'autres furent créées. A Lyon un enseignement se mit en place en 1792 pour remplacer le Collège mis sous séquestre, c’est l’Institut pour l’éducation publique, où l’on trouve Gilibert, qui va bientôt être élu maire de Lyon, emprisonné par les montagnards locaux, remis en selle pendant le siège de Lyon, obligé de s’enfuir lorsque la ville est prise par les troupes de la Convention.[4] Il se réfugie dans les Cévennes, se nourrit de plantes sauvages (merci, la botanique !), et il revient à Lyon au moment où, à la suite d’un décret de la Convention pris à la veille même de la clôture de sa dernière session sur la proposition de Lakanal, se mettent en place des Ecoles centrales départementales, dont le niveau est à la fois celui des anciens Collèges et de nos actuelles propédeutiques. Gilibert est un naturaliste célèbre : il a été appelé en 1775 en Lituanie par le Roi Stanislas pour y réorganiser l’enseignement de la médecine à Grodno (actuellement Hrodna en Biélorussie) puis à Wilna (aujourd'hui Vilnius). Il trouve à l’Ecole centrale du Rhône un poste à sa mesure. Il est chargé de l’histoire naturelle, et il met en place un Cabinet d’histoire naturelle, qui est à l’origine de notre Muséum, et un Jardin Botanique.[5] Le cours d’histoire naturelle est professé sur 3 ans. Lorsqu'en 1803 les Ecoles centrales sont supprimées par Napoléon afin de laisser place aux lycées et à l’Université impériale, Gilibert conserve dans un cadre municipal sa chaire ainsi que la direction du Cabinet et du Jardin, ce qui assure la continuité d’un véritable enseignement supérieur d’histoire naturelle. Il reçoit pour exercer ces différentes fonctions l’aide de plusieurs personnes, son fils Stanislas, également médecin, chargé du cours de géologie, l’abbé Dejean (1763-1842), directeur-adjoint du Jardin et chargé de cours. La chaire du Lycée est confiée à un de ses anciens auditeurs, Marie-Jacques-Philippe Mouton-Fontenille de la Clotte (1769-1837), docteur en médecine de Montpellier, qui va bientôt cumuler son poste au Lycée avec la chaire d’histoire naturelle de la Faculté des Sciences établie dans le cadre de l’Université impériale en 1810.[6]
Mouton-Fontenille a suivi l’enseignement de Gilibert ; il s’est
réfugié en Dauphiné pendant la Terreur et il y a herborisé avec Villars, auteur
de l’Histoire des plantes du Dauphiné. Il s’est fait connaître par plusieurs
ouvrages mettant les acquis linnéens à la disposition du public français :
l’un dans le domaine de la botanique, intitulé Tableau des Systèmes de Botanique généraux et particuliers,[7]
est particulièrement intéressant : après avoir analysé plus de cinquante
systèmes différents, avant de décrire en détail le système de Linné,
Mouton-Fontenille expose dans un mémoire de son cru, des Observations sur les différentes espèces de végétaux propres aux
montagnes calcaires et granitiques des environs de Grenoble, où il
différencie la végétation des Alpes selon l'altitude et la nature chimique du
sol ; c’est la première fois que l’on distingue les zones de végétation
selon l’altitude, une notion qui sera popularisée un peu plus tard par
Humboldt, et que l’on établit la distinction entre plantes calcicoles et
plantes silicicoles. Quelques années après, Mouton-Fontenille donne une suite
au Tableau en publiant une traduction
française du Species plantarum de Linné,
qui bénéficiera de deux éditions, la seconde porte le titre très suggestif de Linné françois (1809). Autre ouvrage
remarquable, les Observations et
expériences sur l'art d'empailler et de conserver les Oiseaux, rédigé avec
l’aide de Jacques-Marie Hénon (1749-1809), professeur à l’Ecole Vétérinaire.[8]
En publiant cet ouvrage, Mouton-Fontenille va donner une impulsion considérable
à l’ornithologie, qui devra beaucoup à la multiplication des spécimens
naturalisés. Il prépara lui-même près de 3000 spécimens, et il se proposait
d’ouvrir au public son cabinet d’histoire naturelle. Aussi était-il tout à fait
qualifié pour publier en 1810 un traité d'ornithologie intégrant les
observations de Buffon dans la classification de Linné, c’est le Traité d’Ornithologie, suivi de L’art d’empailler les Oiseaux.[9]
Après la mort de Gilibert, la chaire municipale fut supprimée, et avec elle l’enseignement de zoologie et de géologie, mais l’abbé Dejean, désormais directeur en titre du Jardin Botanique, puis après lui J. B. Balbis, ancien Professeur à l’Université de Turin, continuèrent de dispenser les cours de botanique au Jardin. Mouton-Fontenille, pour sa part, perdit sa chaire universitaire mais récupéra en 1816 la direction du Cabinet d’histoire naturelle, poste qu’il conserva jusqu’en 1830. Il céda au Cabinet ses collections personnelles et fit preuve de beaucoup de zèle pour l’enrichir.[10] J’en veux pour preuve la lettre suivante relative à des échantillons d'agate, adressée à M. Peyre, notaire à Villefranche, le 29 septembre 1828 : « La beauté de cet échantillon, qui rivalise avec les agathes d'Allemagne, m'a engagé à faire part de cette découverte à Monsieur le Maire, et je lui ai fait observer qu'il serait utile que je me rendisse sur les lieux pour choisir un certain nombre de ces morceaux de quartz, dont on placerait les plus jolis dans le cabinet d'histoire naturelle, et les autres seraient employés à des échanges […] ».[11]
La Faculté des Sciences de Lyon établie par le régime impérial n’a eu qu’une existence éphémère. Elle fut suspendue en 1816, sans que cela suscite beaucoup d’émoi à Lyon, et remplacée par une Commission d’examen chargée de délivrer le baccalauréat. Lorsqu’elle fut rétablie, sous le règne de Louis Philippe, en 1835, on ne fit pas appel à Mouton-Fontenille mais à Nicolas-Charles Seringe (1776-1858), qui, en 1830, avait remplacé Balbis au Jardin Botanique.
En 1835, la nouvelle Faculté des Sciences fut pourvue de plusieurs chaires : outre la Botanique, confiée à Seringe, elle comportait une chaire de Zoologie occupée par le Dr Claude Jourdan (1803-1873), qui avait pris la suite de Mouton-Fontenille et dirigeait le Muséum d'histoire naturelle de Lyon depuis 1832, sur lequel je ne m'étendrai pas puisque sa carrière qui est étroitement associée à l'histoire du Muséum est décrite dans la communication de M. Louis David, et une chaire de Géologie prise en charge par Joseph Fournet (1801-1869). La Faculté des Sciences était logée, plus ou moins bien, et plutôt mal que bien, dans divers locaux, au Lycée ou dans l’ancien couvent Saint-Pierre, actuellement occupés par le Musée des Beaux-Arts. Par exemple, Fournet devait se contenter de trois salles exiguës à l'entresol du Palais Saint-Pierre. Elle put se rassembler lorsque l'on construisit en 1865, pour les Facultés de Lettres et de Sciences, une aile nouvelle agrandissant le Palais Saint-Pierre. On trouvait dans le même Palais le Cabinet devenu Muséum d’Histoire naturelle, placé sous la responsabilité de Jourdan, ainsi qu’une bibliothèque spécialisée, la Bibliothèque du Palais des Arts, et divers services municipaux.
Voyons d’abord le destin de la Zoologie. Jourdan réussit à faire entrer dans les collections du Muséum de nombreux spécimens d’animaux fossiles, et concentra son activité scientifique sur leur description. Membre du Conseil municipal, il souhaita prendre place au Corps législatif, et en 1869 démissionna de ses fonctions à la Faculté et au Muséum. Il fut remplacé dans ces deux postes par le Dr Louis Lortet (1836-1909), un médecin naturaliste qui avait travaillé avec Chauveau à l’Ecole vétérinaire en employant la méthode graphique perfectionnée par Marey ainsi que par Chauveau, qui le tenait en haute estime : pour mettre en évidence les effets physiologiques de l'altitude sur la respiration et la circulation sanguine, Lortet n'avait pas hésité à effectuer avec des appareils enregistreurs l'ascension du Mont Blanc. Une autre découverte très importante effectuée par Lortet en 1866 fut celle de la diapédèse, qui est la propriété des leucocytes de traverser les membranes vasculaires.[12] Lortet, qui enseignait l'histoire naturelle médicale depuis 1867 à l'Ecole préparatoire de Médecine et de Pharmacie établie en 1841, devint en 1877 le premier Doyen de la Faculté mixte de Médecine et de Pharmacie, et abandonna la chaire de Zoologie, mais il continua de diriger le Muséum, où il accomplit un travail très considérable de remise en ordre, d'enrichissement des collections et d'extension des locaux.[13] Son successeur à la Faculté des Sciences fut également un médecin, le Dr Henri Sicard (1837-1894), élève du Professeur Marion, à Marseille, bien connu pour ses recherches en embryologie, qui fut également le domaine de Sicard. Sicard mourut prématurément, et fut remplacé par René Koehler (1860-1931), qui resta en fonction jusqu’en 1930. J’en reparlerai en décrivant les collections zoologiques.
Passons à la Botanique : Seringe, qui avait abandonné la chirurgie pour se livrer à sa passion pour la botanique, collaborait activement à Genève à la publication du vaste Prodrome lancé par Augustin-Pyramus de Candolle, ouvrage destiné à décrire toutes les espèces végétales connues, lorsqu’il fut appelé à diriger le Jardin Botanique de Lyon. C’était un systématicien très consciencieux, et son enseignement eut un réel succès. Il eut pour successeur à la Faculté et au Jardin Botanique un élève de Claude Bernard, le Dr Ernest Faivre (1827-1879), excellent physiologiste et assez médiocre botaniste, ce qui lui valut quelques quolibets de la part des spécialistes. Les postes universitaires étaient rares à l’époque, et le cas de Faivre n’était d’ailleurs pas isolé. Par une ironie du destin, Faivre fut renversé par une voiture et mortellement blessé alors qu'il se rendait à une herborisation qu'il devait diriger en Dombes.[14] Ce fut alors Gustave Dutailly (1846-1906), qui abandonna peu de temps après sa chaire pour devenir député de la Haute-Marne, puis, après un intérim du Dr Antoine Magnin (1848-1926), qui fut ensuite nommé à Besançon, Léon Guignard (1852-1928), détint la chaire pendant quatre ans. Guignard, bien connu pour ses travaux d’embryologie végétale – c’est lui qui découvrit le curieux processus de la double fécondation chez les plantes à fleur –ret ourna rapidement à la Faculté de Pharmacie de Paris, et fut remplacé en 1887 par René Gérard (1853-1935), qui occupa à son tour les deux postes pendant plus de trente ans.
Pendant la période sous revue, la chaire de Géologie n'eut que trois titulaires. Du premier, Joseph Fournet, il convient de dire quelques mots, car il fut le véritable initiateur des études géologiques à Lyon.
Ancien élève de l'Ecole des Mines, Fournet avait en outre suivi les enseignements dispensés au Muséum d'Histoire Naturelle, et restait en rapport suivi avec les savants parisiens. Il dirigeait les mines de Pontgibaud, dans le Puy-de-Dôme, lorsqu'on lui offrit la chaire de Chimie de la nouvelle Faculté des Sciences de Lyon. Il opta pour la Géologie, et orienta ses recherches scientifiques personnelles vers l'étude des relations entre les filons métallifères et les roches encaissantes, et s'intéressa aux phénomènes métamorphiques qui ont profondément altéré les roches sédimentaires. Il ne négligea pas pour autant la stratigraphie, et étudia avec Graff les terrains primaires de la Montagne Noire. Et surtout, il fut un enseignant très apprécié : c'est en assistant à ses cours que des amateurs se passionnèrent pour la géologie au point d'abandonner toute autre occupation pour s'y livrer exclusivement, et y accomplir œuvre de maître – ce fut le cas de Victor Thiollière de l'Isle (1801-1859), d'Eugène Dumortier (1801-1876) et d'Albert Falsan (1833-1902).[15]
La rencontre de Dumortier avec la géologie illustre bien le mode de fonctionnement des Facultés des Sciences au XIXe siècle. Les professeurs s'adressaient à ce que nous appellerions aujourd'hui le grand public, et traitaient, sous le nom de cours publics, l'ensemble des données et des théories scientifiques se rapportant à leur discipline. Venait qui voulait ; seuls les étudiants qui postulaient un grade, en nombre restreint, prenaient des inscriptions et payaient des droits universitaires. Eugène Dumortier était le quatrième enfant d'un fabricant de dorures honorablement connu. La famille possédait une propriété à Saint-Cyr-au-Mont-d'Or, et le jeune homme y passait ses vacances. Lorsqu'il fut en âge de choisir sa profession, il dut suivre la voie familiale, et renoncer aux études médicales qui le tentaient. Associé à ses frères, il fut à son tour fabricant de dorures, et fit une honnête fortune. Puis, ayant perdu successivement son père, sa mère, ses deux frères et sa sœur, il se retrouva seul. Son biographe, Albert Falsan, conte ce qu'il en advint : "Un jour, pour employer une de ces longues soirées qu'il ne pouvait plus consacrer à sa famille, il alla, par curiosité, entendre une leçon de géologie à la Faculté des Sciences. La parole simple et claire de Fournet le captiva. Depuis longtemps pour lui une heure ne s'était aussi rapidement écoulée. Il revint bientôt écouter de nouvelles leçons et en fut un des auditeurs les plus assidus."[16] C'est là, ajoute Locard, qu'il rencontra Thiollière de l'Isle, lui aussi négociant à l'origine. Ces amateurs, qui se consacraient entièrement aux recherches scientifiques, et publièrent des travaux importants (ne réédite-t-on pas en ce moment les quatre volumes des Etudes paléontologiques sur les dépôts jurassiques du bassin du Rhône de Dumortier ?), constituèrent d'importantes collections qui sont aujourd'hui conservées au Muséum de Lyon.
Fournet eut pour successeur Jean-Marie-Claude Berthaud (1818-1896), qui travaillait sur les terrains secondaires du Mâconnais, puis Charles Depéret (1854-1929), professeur de 1888 à sa mort, dont l'action en matière de collections universitaires retiendra tout particulièrement notre attention dans un moment. Son principal mérite scientifique est d'avoir établi la grande ancienneté des lignées animales et d'avoir renouvelé les reconstructions phylétiques en insistant sur la nécessité de ne dresser des descendances que lorsque l'on peut suivre étape par étape les espèces successives d'un même phylum, montrant que l'évolution est buissonnante. Des lois portent son nom, loi d'accroissement des tailles dans les rameaux phylétiques, et loi de spécialisation. [17]
Signalons, parce que nous aurons l’occasion d’y revenir, qu’une chaire de Physiologie générale et comparée fut créée en 1883 à la Faculté des Sciences au profit de Saturnin Arloing (1846-1911), un médecin et vétérinaire, élève de Chauveau. Lorsque Chauveau obtint une chaire au Muséum de Paris, Arloing lui succéda comme directeur de l’Ecole Vétérinaire et Professeur à la Faculté de Médecine, et fut remplacé à la Faculté des Sciences en 1886 par un élève de Paul Bert, Raphaël Dubois (1848-1929), célèbre pour avoir découvert le mécanisme de la production de la lumière par certains êtres vivants. Dubois fit créer au bord de la rade de Toulon un laboratoire maritime de physiologie, dont le bâtiment, achevé en 1900, abrita une collection d’animaux marins constituée à son initiative.
A la Faculté de Médecine, la chaire d’Histoire naturelle occupée initialement par Lortet passa en 1906 à Jules Guiart (1870-1965), spécialisé en parasitologie, et historien de la médecine, cependant qu’une chaire de Botanique et matière médicale, qui faisait suite à une Chaire de matière médicale, eut comme titulaire le Dr Georges Beauvisage (1852-1925), dont nous aurons l’occasion de reparler.
On ne conçoit guère au XIXe siècle d’enseignement de sciences naturelles sans collections. L’existence du Jardin Botanique de la ville et du Cabinet d’Histoire naturelle était d’ailleurs l’un des éléments avancés par le maire de Lyon pour réclamer la restauration de la Faculté des Sciences, et le ministère obtint de la ville l’engagement formel qu’elle maintiendrait et développerait ces établissements. Il fut admis en outre que leurs directeurs seraient des professeurs de la faculté, ou à tout le moins des universitaires, ce qui a été respecté jusqu’à la fin du XXe siècle.
Toutefois, cela ne dispensait pas les facultés de constituer des collections, ne serait-ce que pour les besoins de l’enseignement courant. Certaines facultés s'y employèrent activement dès leur création, par exemple la Faculté des Sciences de Grenoble. A Lyon, le mouvement fut plus lent, mais des collections furent cependant rassemblées peu à peu dans les diverses chaires.
Il existe de très importantes collections entrées à partir de 1920, dont parleront au cours de ce colloque MM. Barale et Guignard. Il est difficile de reconstituer l'histoire des collections anciennement constituées et d'évaluer leur importance, car elles n'existent plus sous leur forme initiale, ayant été abandonnées en 1971 lors du transfert des services de biologie sur le campus de la Doua : quelques-unes se retrouvent à la Doua, d'autres ont été sauvées par le Pr Berthet qui a réussi à les transporter au Jardin Botanique, beaucoup ont définitivement disparu.[18] La majeure partie des collections est arrivée après 1890, avec le transfert des collections de l'Ecole Normale Secondaire Spéciale de Cluny créée en 1866 et supprimée en 1893 (cas de l'herbier Sagot, actuellement conservé au Jardin Botanique) et les confiscations des biens d'Eglise (cas de l'herbier Cariot, aujourd'hui à la Doua).
Les collections majeures sont celles qui ont été constituées par Koehler, d'une part lors d'une campagne océanographique dans le golfe de Gascogne à bord d'un bâtiment de la Marine nationale, le Caudan, qui permit de récolter 522 espèces animales dont 94 étaient nouvelles pour la science, et d'autre part grâce aux nombreux envois de correspondants qui s'adressaient à Koehler, spécialiste mondialement réputé des Echinides, afin d'obtenir la détermination de leurs spécimens.[19] Les collections ont donc été formées principalement après l'arrivée de Koehler à Lyon. Les spécimens du Caudan furent présentés au public à l'Exposition Internationale qui se tint à Lyon en 1914.[20] Pendant l'époque sous revue, les collections zoologiques se sont accrues de spécimens provenant, eux aussi, de l'Ecole Normale Secondaire Spéciale de Cluny.
Les collections existant au Palais Saint-Pierre au moment où la Faculté des Sciences a emménagé vers 1883 dans le nouveau bâtiment du quai Claude Bernard étaient, raconte Frédéric Roman, fort peu importantes en volume, même si elles contenaient des pièces intéressantes, de Fournet notamment : elles tenaient dans six vitrines et quelques meubles à tiroirs, et les échantillons les plus fragiles furent transportés en omnibus sur les genoux du professeur Berthaud et de son préparateur, Attale Riche.[21] Elles s'accrurent une dizaine d'années plus tard des collections de l'Ecole Normale Secondaire Spéciale de Cluny, qui contenaient des séries stratigraphiques du Secondaire et du Tertiaire (parmi lesquelles se trouvaient des spécimens du Toarcien de Saint-Quentin-Fallavier offerts par Dumortier à cette institution). Mais c'est surtout Depéret qui leur donna une extension considérable. Peu après sa nomination, Depéret inaugura une série de fouilles paléontologiques dans les grands gisements de Mammifères tertiaires. Il s'attaqua d'abord à ceux qui avaient été explorés précédemment, par exemple au Mont Luberon (Vaucluse), déjà exploité par Albert Gaudry, premier titulaire de la Chaire de Paléontologie au Muséum de Paris ; avec l'aide d'un amateur local, Deydier, notaire à Cucuron, Depéret put exhumer une tortue terrestre géante, des ossements d'Hipparion gracile permettant la reconstitution d'un squelette complet, et bien d'autres mammifères. Ce fut ensuite Montredon (Aude), Euzet-les-Bains (Gard), La Livinière (Hérault). En 1914, grâce aux efforts de Depéret et de plusieurs de ses élèves, et avec l'assistance d'un préparateur très compétent, Laurent Maurette, qui surveilla les travaux sur le terrain de 1801 jusqu'à sa mort survenue en 1917, les collections avaient atteint une grande ampleur, d'autant plus que certaines des pièces exhumées étaient des squelettes entiers de grande taille. Fort opportunément, la construction de l'Institut de Chimie en 1900 avait libéré des locaux qui permirent l'installation convenable de ces richesses, puis Depéret obtint la transformation des greniers du bâtiment bordant le quai en salle de collections.
A côté des faunes tertiaires étudiées par Depéret, le laboratoire de Géologie possédait des pièces intéressantes pour la paléontologie humaine, ainsi que des collections d'objets préhistoriques recueillis par Arcelin, Lucien Mayet, et Depéret lui-même.
En outre, le laboratoire bénéficia du don de collections importantes formées par des amateurs très avertis, comme Gennevaux, G. Sayn, L. A. Girardot, Attale Riche, Auguste de Riaz, Lissajous. Dans certains cas, il put les acquérir auprès de leurs héritiers : par exemple, Fontannes, qui fut un des initiateurs des études paléontologiques à Lyon, avait étudié des fossiles récoltés à Crussol par un collectionneur de Valence, Huguenin, à qui il les avait rendus après les avoir décrits ; après la mort de Huguenin, la collection passa entre les mains d'un parent qui n'en fit aucun cas. Depéret eut vent de l'affaire, put retrouver les types de Fontannes dans la cave où ils avaient été relégués, et les acheta pour la Faculté des Sciences.[22]
Jules Offret (1857-1933), Maître de conférences de Géologie à partir de 1887, puis titulaire d'une chaire de Minéralogie créée pour lui quelques années plus tard, put rassembler les échantillons proprement minéralogiques (qui avaient jusqu'alors été réunies avec les collections paléontologiques) dans une salle au 2e étage du pavillon d'angle de la Faculté lorsqu'elle s'installa quai Claude Bernard, et il développa ces collections.
Le laboratoire maritime de Physiologie de l'Université de Lyon (Institut Michel Pacha) fondé en 1891 à Tamaris-sur-Mer, au bord de la rade de Toulon, constituait une annexe de la chaire de Physiologie générale et comparée de la Faculté des Sciences. Raphaël Dubois, qui en fut le créateur, s'efforça de rassembler à partir de 1900 des spécimens d'animaux marins, principalement capturés aux environs de Toulon.[23] Il avait obtenu de la mairie de La Seyne qu'une prime soit donnée aux marins pêcheurs qui apporteraient des spécimens inhabituels, politique qui permit de repérer des espèces encore inconnues sur les côtes françaises. Les spécimens furent étudiés par des spécialistes réputés, Roule pour les poissons, par exemple, et quelques-uns d'entre eux furent cités dans certaines monographies de la Faune de France. Dubois put exposer ses collections dans une salle spécialement aménagée à cet effet au rez-de-chaussée de l'Institut, dans une série de belles armoires vitrées flanquées de vitrines horizontales qui lui furent données par son ami et ancien élève Auguste Lumière. Par une chance insigne, et en dépit des destructions subies par l'Institut pendant la guerre, les collections sont restées à peu près comme elles étaient au temps de Dubois, à l'exception d'une collection de perles d'eau douce qui fut probablement reprise par Dubois ou ses héritiers. Dubois envoya à plusieurs reprises des spécimens aux laboratoires lyonnais, mais il semble qu'ils furent destinés à l'enseignement plus qu'à l'enrichissement des collections. D'autre part, des membres du personnel d'autres chaires de la Faculté des Sciences vinrent travailler à Tamaris : un botaniste, Marcel Guinochet, dans les années vingt, ainsi que des collaborateurs de Koehler : ce fut le cas de Caullery, de Vaney, de Conte ; il est difficile de savoir ce qu'est devenu le matériel qu'ils ont recueilli.
La chaire de Botanique et Matière médicale était entrée en possession en 1889 d'une collection botanique assez importante, qui consistait en un herbier anciennement formé par Roffavier, comprenant une centaine de cartons, donné par le Doyen Lortet (qui avait intercalé dans cet herbier ses propres récoltes, effectuées notamment au Moyen Orient et en Egypte), et plusieurs herbiers légués par le Professeur Louis Perroud (1833-1889), l'un formé par Foudras, un autre par Perroud lui-même, ainsi qu'une précieuse collection de plantes néo-calédoniennes récoltées par un missionnaire bien connu pour ses travaux malacologiques, le P. Xavier Montrouzier (1820-1897) ; les types de Montrouzier ont été étudiés par Beauvisage avec l'aide de plusieurs spécialistes, notamment Guillaumin et Hermann Christ.[24] Seuls subsistent aujourd'hui les herbiers Roffavier et Foudras, conservés actuellement au Jardin Botanique auquel ils ont été remis en dépôt par le Pr. Nétien. La même chaire possédait un droguier, créé à l'origine par Auguste Dériard (1796-1873), qui comptait plusieurs centaines d'échantillons, et qui, enrichi par son conservateur Abrial et par des dons des Comité des Exposition Universelles de Lyon et de Paris au début du XXème siècle, est encore parfaitement conservé aujourd'hui.[25] Quant à la chaire d'Histoire Naturelle, qui était celle de Louis Lortet, elle bénéficia d'une collection de 150 pièces de squelettes d'animaux et de fossiles rapportés par Lortet de ses missions en Egypte, et ultérieurement d'une collection de biologie marine formée par Jules Guiart. Enfin, la chaire d'Anatomie put disposer d'un riche ensemble de pièces mises en dépôt par la Société de Médecine de Lyon, fondée en 1789, dont certaines avaient été préparées par Marc-Antoine Petit. Cet ensemble fut d'abord conservé à l'Hôtel-Dieu, qui accueillit l'Ecole secondaire de Médecine puis la Faculté nouvellement créée, jusqu'au moment où l'anatomie put s'installer dans les bâtiments du quai Claude Bernard, en 1879, et y aménager son musée qui s'enrichit de pièces anatomiques provenant d'Ollier et de Chauveau.[26]
Signalons pour être complet que la Faculté Catholique
des Sciences créée en 1877 disposait également de collections d'histoire
naturelle, en géologie et en botanique. Les collections de géologie et de
préhistoire comportaient des pièces recueillies par l'abbé Antoine Ducrost
(1833-1889), et les collections botaniques étaient des plus remarquables pour
l'époque qui nous intéresse, car, avec l'herbier d'Alexis Jordan (1814-1897)
donné par sa famille en 1901, joint à l'herbier formé par Jules Parseval de
Grandmaison (1795-1876) acquis en 1877, elles formaient un ensemble de
plusieurs centaines de milliers de spécimens, bien plus considérable par
conséquent que les autres collections botaniques alors présentes à Lyon.
Ceux d'entre vous qui connaissent les collections du Muséum n'auront sans doute pas manqué de relever que plusieurs des noms que j'ai eu l'occasion de citer dans l'exposé qui précède sont aussi inscrits dans les inventaires des collections du Muséum, par exemple, René Gérard, Koehler Fournet, Riche, Riaz, Sayn, auxquels on pourrait ajouter l'abbé Béroud. Cela tient à diverses causes. Dans certains cas, à côté des spécimens déposés dans les collections de la Faculté des Sciences, l'auteur avait gardé par-devers lui une collection personnelle que ses héritiers ont cédée ensuite au Muséum, c'est ce qui s'est passé pour Fournet. Dans d'autres cas, des séries ont été données au Muséum par un chercheur universitaire, c'est le cas d'Attale Riche. Certaines collections ont été partagées entre le Muséum et l'Université, par exemple celles de Sayn et d'Auguste de Riaz. Et nous avons vu comment une série importante de spécimens déterminés par Fontannes, qui a donné ses collections au Muséum, est parvenue au laboratoire de Géologie.
Les collections du Muséum ont ainsi largement bénéficié au XIXe siècle de la création d'une véritable Ecole géologique lyonnaise qui dut son existence à l'enseignement de Fournet et de Depéret, et réciproquement les chercheurs de la Faculté des Sciences ont pleinement profité des collections rassemblées au Muséum, notamment par Jourdan qui, très perfectionniste, assembla une grande quantité de matériaux qu'il étudia attentivement sans que cela donnât lieu toujours à des publications. Une rivalité sourde opposait Fournet à Jourdan, s'il faut en croire Claudius Roux, et ne facilitait pas toujours les rapports entre Jourdan et les élèves de Fournet.[27]
Du reste, la Faculté des Sciences se trouva parfois en compétition directe avec le Muséum : en arrivant à Lyon, Depéret avait étudié la faune de Vertébrés tertiaires trouvés dans les fentes des terrains bathoniens de La Grive-Saint-Alban (Isère), en examinant la collection réunie par Jourdan au Muséum de Lyon, et il avait publié une monographie à ce sujet dans les Archives du Muséum. Il avait ensuite repris l'exploration de ce gisement, et, parmi des espèces de petite taille, il avait découvert un avant-bras complet de Calicotherium. Quelques jours plus tard, une équipe du Muséum découvrit dans la même poche le crâne de cet individu de Calicotherium. Roman raconte comment se termina l'histoire : « Ne pouvant se mettre d'accord sur la réunion de ces pièces dans le même établissement on fit des moulages des deux pièces qui furent échangées entre les établissements ; et voici comment un même animal se trouve dans les deux grandes collections lyonnaises. »[28]
Dans l'ensemble, cependant, les relations entre les deux établissements furent fructueuses, et les chercheurs firent largement appel aux collections du Muséum, Depéret, comme nous l'avons vu, mais aussi Arnould Locard, par exemple. Ce fut un élève de Depéret, Claudius Gaillard, qui devint directeur du Muséum à la mort de Lortet. Un autre trait des relations établies entre le Muséum et l'Université est représenté par la politique des publications suivies par les deux établissements. Vers le milieu du XIXe siècle, les savants de l'Université ont publié la plupart de leurs mémoires dans les périodiques scientifiques existant alors à Lyon, les Mémoires de l'Académie, les Annales de la Société d'Agriculture et celles de la Société Linnéenne. Par la suite, les périodiques édits par l'Académie et la Société d'Agriculture cessèrent peu à peu d'être un support de publication scientifique, et le Muséum créa en 1872 à l'initiative de Louis Lortet son propre organe, les Archives du Muséum ; on y trouve des travaux de Lortet et de Chantre, mais aussi de Depéret. Puis, une fois l'Université de Lyon bien établie, les Annales de l'Université publièrent à partir de 1891 des travaux monographiques dont plusieurs reposaient, au moins en partie, sur les collections du Muséum. Les Annales de la Société Linnéenne de Lyon ainsi que le Bulletin de la Société d'Anthropologie et de Biologie de Lyon (fondée en 1882) continuèrent d'accueillir des travaux émanant de chaque institution dans les domaines de leur compétence respective.
On constate que, pendant les cinquante premières années d’existence, la Faculté des Sciences ne posséda pratiquement pas de collections. Cela tient, me semble-t-il, à plusieurs causes :
- au début de la période sous revue, les professeurs à la Faculté des Sciences sont pour la plupart les directeurs des collections municipales publiques. Il est expressément prévu que celles-ci sont accessibles aux étudiants, mais il y a très peu de véritables étudiants, et l'enseignement universitaire ne comporte pas alors de travaux pratiques. De plus, les quelques étudiants ou amateurs sérieux qui suivent les cours universitaires forment leurs propres collections (plus tard, celles-ci se retrouveront bien souvent au Muséum ou à la Faculté ou même seront partagées entre les deux établissements).
- en province, comme nous l'avons dit, l’enseignement dispensé par les professeurs consistait en cours publics, et s’adressait surtout à des gens du monde, dont certains pouvaient d'ailleurs devenir des spécialistes réputés tout en conservant leur indépendance vis-à-vis des institutions. Lorsque Pasteur fut nommé à Lille, il établit des conférences distinctes au profit des étudiants qui souhaitaient s’instruire et acquérir des grades. Cet état de choses changea graduellement lorsque les pouvoirs publics, avant même la guerre de 1870, mais plus encore après la défaite, prirent conscience du retard de la France par rapport à la Prusse en matière d’enseignement supérieur, de documentation et de recherche scientifique, et se mirent en mesure de développer l'enseignement universitaire.
- en province, et notamment à Lyon, les locaux des Facultés des sciences établies dans les années 1830 étaient généralement exigus, et la place manquait pour le travail scientifique. Il n'existait pas de laboratoires universitaires, et il n'y avait pas de locaux affectés aux collections. La situation changea lorsque les Facultés purent s'installer dans des palais universitaires construits à leur usage quai de la Vitriolerie – devenu peu après le quai Claude Bernard. La Faculté des Sciences put occuper à partir de 1882 le quart nord-ouest d'un vaste bâtiment affecté à la Faculté de Médecine, avant de récupérer quelques locaux supplémentaires lorsque celle ci s'installera boulevard Rockefeller en 1930. Des locaux purent alors être affectés aux salles de travaux pratiques, aux laboratoires de recherche et aux collections ; des emplois de conservateurs des collections furent créés par le ministère (ils disparurent au moment des décrets Laval, ou furent transformés en emplois de personnel enseignant après la dernière guerre).
- les professeurs avaient l'habitude de constituer pour leurs recherches des collections personnelles, qui pouvaient atteindre une certaine importance. Ils en étaient propriétaires, et les transportaient avec eux dans leur nouvelle affectation. Cet usage n'était d'ailleurs pas particulier à la France : lorsque le célèbre botaniste Sir Joseph Hooker quitta Edinbourg pour prendre la direction des Jardins Botaniques de Kew, il déménagea son herbier, qui, après avoir été accru par son fils et successeur, est à l'origine des énormes collections conservées aujourd'hui à Kew. Conséquence fâcheuse : à la mort d'un professeur, ses collections cessaient d'être disponibles pour l'établissement, sauf à négocier leur acquisition avec les héritiers. C'est dans ces conditions que l'herbier de Seringe, professeur de Botanique à la Faculté des Sciences, a été acheté par la ville de Lyon au profit du Jardin Botanique, et que les collections minéralogiques et géologiques de Joseph Fournet, professeur de Géologie à la Faculté des Sciences, ont été acquises par le Muséum.
- enfin, d'une manière générale, les collections ne prirent de l'ampleur que lorsqu'on reconnut qu'il existait un bien plus grand nombre d'êtres vivants qu'on ne l'imaginait : par exemple, on passe d'environ 10 000 espèces de végétaux supérieurs connus au temps de Linné à 80 000 cent ans plus tard, et les recherches expérimentales conduites à Lyon par Alexis Jordan (il avait suivi l'enseignement de Seringe) ont révélé le caractère héréditaire de petites variations, déclenchant une série de recherches qui débouchèrent à la fin du XIXe siècle sur la découverte des mutations par Hugo de Vries et la redécouverte des lois de Mendel. Pour effectuer ses études, Jordan avait établi un jardin expérimental personnel avec de nombreux jardiniers, et amassé un herbier de 400 000 spécimens lui permettant d'avoir un panorama complet de la variabilité végétale. Des chercheurs suivirent l'exemple de Jordan dans d'autres domaines – à Lyon on peut citer Arnould Locard, par exemple, spécialiste des Mollusques – et constituèrent eux aussi des collections personnelles considérables. Bien que la plupart des naturalistes aient refusé d'adhérer aux doctrines jordaniennes, il reste que le jordanisme a provoqué un changement profond dans le regard que l'on portait sur la variabilité des êtres vivants, et ce changement de perspective s'est accompagné d'un changement d'échelle dans la taille des collections.
C'est alors que les collections universitaires se sont développées. Ces accroissements sont dus en partie aux récoltes des universitaires et de leurs élèves lors de missions plus ou moins financées par des fonds privés (cas de Koehler) ou publics (cas de Depéret), en partie à des legs dont certains furent effectués par d'anciens élèves (cas de beaucoup de collections géologiques) alors que d'autres furent relativement fortuits (cas des grandes collections botaniques). A cet égard, la situation des collections universitaires ressemble assez à celle des musées, qui témoignèrent cependant d'une bien plus grande volonté de constituer des ensembles homogènes afin d'instruire le public, fut-ce en recourant à des achats.
Les interactions entre l'Université et le Muséum ont été suivies au niveau des personnes, mais n'ont cependant pas donné lieu à l'époque, pour autant que l'on puisse en juger, à des échanges nourris au niveau des collections, sinon sous forme de moulages dans le cas des collections paléontologiques. C'est tout récemment que le service de zoologie a remis quelques spécimens de ses collections au Muséum, de façon à en assurer dans les meilleures conditions la conservation et l'étude.[29] En revanche, comme en témoignent dans une certaine mesure les publications, le rôle joué par les universitaires dans la détermination des spécimens conservés au Muséum a été considérable, qu'il s'agisse de ceux qui étaient appointés en qualité de fonctionnaires municipaux ou de ceux, beaucoup plus nombreux, qui ne l'étaient pas.
Enfin, il faut relever que si quelques-unes des collections les plus importantes du Muséum ont été formées par des universitaires (Fournet, par exemple) ou par leurs élèves, il est évident que l'existence d'une population de plus en plus nombreuse d'étudiants faisant appel aux collections exposées au Muséum pour parfaire leur éducation scientifique a joué un rôle dans le soutien que les autorités municipales ont apporté à cet établissement en lui procurant enfin, au début du XXe siècle, les bâtiments modernes qui étaient nécessaires à son développement et à la mise en valeur de ses collections.
[1] Sur l'histoire des établissements universitaires à Lyon, voir F. Dutacq, « Les origines de l'Université de Lyon », dans Annuaire de l'Université de Lyon, 1945-46, p. 3-8 ; on trouvera d'utiles indications et des orientations bibliographiques dans P. Grosclaude, La vie intellectuelle à Lyon dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, Paris, Picard, 1933 notamment les bibliothèques, p. 308 ssq., et l'enseignement, p. 362 ssq.) ; L. Trénard, Lyon de l'Encyclopédie au Préromantisme, Paris, Presses Universitaires de France, 1958 ; M. Garden, Lyon et les lyonnais au XVIIIe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1970 (notamment p. 453, sur la dénonciation par Mayet, 1786, de l'esprit commercial régnant à Lyon) ; sur les théologaux, voir J. Beyssac, Notes pour servir à l'histoire de l'Eglise de Lyon. Les lecteurs et théologaux, Lyon, M. Audin, 1926 ; sur l'enseignement scientifique à l'Ecole Centrale du Rhône, voir C. Roux, «Histoire comparée et résumée des Ecoles centrales du Rhône et de la Loire et de leurs jardins botaniques», Ann. Soc. Linn. Lyon, 1913, 60 : 161-190 ; sur l'Académie de Lyon, A. Locard; Rapport présenté à l'occasion du deuxième centenaire de l'Académie, Lyon, A. Rey, 1900, 52 pp., bibl. ; D. Roche, Le siècle des Lumière en province. Académies et académiciens provinciaux : 1680-1789, Paris ; La Haye, Mouton, 1978, 2 vol. Sur la demande de création d'une Université à Lyon par la Sénéchaussée en 1763 à la suite de la suppression des Jésuites, et le refus opposé par le Consulat, voir Grosclaude, op. cit. supra, p. 374 (le mémoire de la Sénéchaussée a été publié par A. Liard, L'Enseignement supérieur en France de 1789 à 1893, Paris, 1893, p. 313 ssq.).
[2] Sur le Collège de Médecine, voir J. Rousset, Les thèses médicales soutenues à Lyon aux XVIIe et XVIIIe siècles, et le Collège Royal de Chirurgie de 1774 à 1792, Lyon, Albums du Crocodile, 1950 ;G. Despierres, «Le Collège des médecins de Lyon aux XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles », Journal de Médecine de Lyon, 1979, tome 60, p. 707-725 ; A. Bouchet et al., La médecine à Lyon des origines à nos jours, Paris, Hervas, 1987.
[3] Sur l'Ecole Vétérinaire, voir H. Hours, La lutte contre les épizooties et l'Ecole Vétérinaire de Lyon, Paris, P. U. F., 1957 ; J. Bost, O. Bergaud, «L'enseignement vétérinaire à la fin du XVIIIème siècle. De la tentation médicale au réalisme agricole», Conférences de l'Institut d'Histoire de la Médecine de Lyon, 1984-1985, p. 37-68 ; J. Bost, «L'Ecole Vétérinaire de Lyon et ses relations avec la médecine aux XVIIIème et XIXème siècles», Conférences de l'Institut d'Histoire de la Médecine de Lyon, 1987-1988, p. 75-91, bibl..
[4] J. Rousset, « J. E. Gilibert, Docteur de Montpellier, homme politique à Lyon pendant la Révolution », Monspeliensis Hippocrates, 1962, tome 5, n° 17, p.11-28.
[5] R. Gérard, La botanique à Lyon avant la Révolution et l'histoire du Jardin botanique municipal de cette ville, Paris, Masson, 1896 ; C. Roux, « Histoire comparée et résumée des Ecoles centrales du Rhône et de la Loire et de leurs jardins botaniques », Annales de la Société Linnéenne, Lyon, 1913, tome 60, p. 161-190.
[6]
O. Meyran, « Un botaniste lyonnais méconnu , Mouton-Fontenille
(1769-1837) », Ann. Soc. Linn. Lyon, 1936,
tome 80, p. 1-15.
[7] Mouton-Fontenille, Tableau des Systèmes de Botanique généraux et particuliers, A Lyon, chez l'Auteur, rue du Pizay n° 115 [...], An VI de la République Française (1798).
[8] J.
M. Hénon, M. J. P. Mouton-Fontenille,
Observations et expériences sur l'art d'empailler et de conserver les Oiseaux,
Lyon, An IX.
[9] M. J. P. Mouton-Fontenille,
Traité élémentaire d'ornithologie...
suivi de l'Art d'empailler les Oiseaux, Lyon, chez Yvernault et Cabin,
1811.
[10] Sur les efforts de Mouton-Fontenille et de ses successeurs pour préserver les collections du Cabinet, les enrichir et les mettre en valeur, voir F. Fontannes, Le Muséum d'histoire naturelle de Lyon - Notice historique, Lyon, Georg, 1873 ; L. David, Histoire du Muséum de Lyon, Lyon, ARPPAM-Edition, 1998.
[11] Collection de l'auteur (ancienne collection Mondan).
[12] A. Magnin, Les Lortet botanistes lyonnais [...], Lyon, 1912, p. 58-65 ; G. Despierres, « Histoire de la naissance de la Faculté de Médecine de Lyon. Son premier Doyen : Louis Lortet », Conférences de l'Institut d'histoire de la médecine de Lyon, 1982-83, p. 1-19.
[13] L. David, Histoire du Muséum de Lyon, op. cit., p. 24 sq.
[14] G. A. Heinrich, « Notice sur Ernest Faivre, Président de l'Académie, Doyen de la Faculté des Sciences de Lyon », Mém. Acad. Lyon, Sciences, 1879-80, tome 24, p.117-132.
[15] Sur l'œuvre de Fournet, voir E. Chantre, Notice historique sur la vie et les travaux de J. J. Fournet, Lyon, 1870; A. Chermette, « Joseph-Jean-Baptiste Fournet (1801-1869 », Bull. mens. Soc. Linn. Lyon, 1983, 52 (8), suppl. p. i-x ; son œuvre scientifique et celle de plusieurs des personnages cités ci-après est analysée par A. Locard, Rapport présenté à l'occasion du deuxième centenaire de l'Académie (des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, Classe des Sciences], Lyon, A. Rey, 1901, ainsi que par L. Rulleau, B. Rousselle et al., Le Mont d'Or … une longue histoire inscrite dans la pierre, Lyon, Espace Pierres Folles et Société Linnéenne, 2005, 252 p., ill., bibl. (Cf. le chapitre «Le Mont d'Or et les géologues lyonnais», p. 47-61).
[16] A. Falsan, « Notice sur la vie et les travaux de Vincent-Eugène Dumortier [...] », Ann. Soc. Agric. Lyon, 1877, 4ème sér., tome 10, p. 1-31 (cf. p. 9).
[17] Sur la contribution de Depéret à la paléontologie, voir F. Roman, « La vie et l'œuvre de Charles Depéret », Revue de l'Université de Lyon, 1929, p. 304-322 ; M. Gignoux, « Charles Depéret », Bull. Soc. Géol. France, 1930, 4e sér., tome 30, p. 1043-1073 ; G. Laurent, « Charles Depéret (1854-1929) », dans Lyon, cité de savants, (Actes du 112ème Congrès National des Sociétés Savantes, Histoire des Sciences et des Techniques, Lyon, 1987). Paris, CTHS, 1989, tome 1, p. 191-209 ; une évaluation plus critique est due à F. Bourdier, dans sa notice insérée dans le Dictionary of Scientific Biography, 1971, tome 3, p. 39.
[18] Voir à ce sujet C. Bange, « Des herbiers privés aux collections universitaires : heurs et malheurs des collections botaniques en France sous la Troisième République », Bulletin d'histoire et d'épistémologie des sciences de la vie, 1999, tome 6 (n°1), p. 91-111.
[19]
Sur Koehler, voir L. Roule, « L'œuvre zoologique du Professeur René
Koehler (1860-1931) », Rev.
Gén. Sci., 1932, tome 43, p. 402-406 ; J. Carpine-Lancre, « Le
professeur René Koehler (1860-1931) », dans Lyon, cité de savants, (Actes du 112ème Congrès National des
Sociétés Savantes, Histoire des Sciences et des Techniques, Lyon, 1987). Paris, CTHS, 1989, tome 1, p. 287-297.
[20] A. Offret, Exposition Internationale de Lyon, 1914. L'enseignement supérieur, Lyon, A. Rey, 1914, 36 p. (Cf. p. 15).
[21]
F. Roman, « La stratigraphie paléontologique et l'histoire de la géologie
à Lyon », Ann. Soc. Linn. Lyon,
1929, tome 75, p. 125-144 ; F. Roman, « Les collections de géologie et de
paléontologie de la Faculté des Sciences de Lyon », Ann. Soc. Linn. Lyon, 1934, tome 78, p. 197-264.
[22] F. Roman, ibid., p. 218.
[23] Sur le laboratoire maritime de Physiologie de
l'Université de Lyon (Institut Michel Pacha) et ses collections, voir C. Bange,
Renée Bange, «Les recherches
physiologiques à la Station maritime de Biologie de Tamaris (Var) de 1920 à
1950, » dans Cl. Debru,
J. Gayon, J.F. Picard, (éd.), Les
Sciences biologiques et médicales en France, 1920-1950”, (Actes du Colloque
de Dijon, 25-27 juin 1992). Paris, CNRS Editions, Cahiers pour l'histoire de la recherche, 1994, 2, pp. 55-69 ; C. Bange, Renée Bange, «La fondation et les débuts du laboratoire
maritime de physiologie de Tamaris (Institut Michel Pacha) », à paraître dans J. L. Fischer
(éd.), Histoire des stations maritimes et
de la biologie marine en France, Paris, Editions du Muséum ; sur Raphaël
Dubois, bien connu pour sa découverte du mécanisme de la biophotogénèse,
titulaire de la chaire de Physiologie générale et comparée à la Faculté des
Sciences de Lyon à partir de 1886, outre les notices qui lui sont consacrées
dans le Dictionnaire de Biographie française par S. Le Tourneur (t. 11,
1967, p. 970-971), et dans le Dictionary of Scientic Biography par N. D.
Morgan (t.17, 1990, p. 244-245), voir H. Cardot, «Aperçu sur l’évolution de la
physiologie et sur l’œuvre des physiologistes lyonnais », Revue scientifique, 1928, 66, 1-9 ; G. Pérès, « Le Professeur Raphaël Dubois et son oeuvre à Tamaris»,
Bulletin de l'Acaémie du Var, 1964,
p. 3-16 ; G. Pérès, « Le Professeur
Raphaël Dubois, physiologiste, précurseur de la biophysique », Bull. Acad. Var, 1979, p. 273-282.
[24] G. Nétien, « Les
herbiers de la Faculté de Médecine et de Pharmacie », Lyon Pharmaceutique, 1955, n° 1, p. 3-16. On ne
sait ce que sont devenus les herbiers Montrouzier et Perroud.
[25] J. Reynaud, Annie Chaboud, «Droguier - Les collections de Pharmacognosie », Club (Magazine de l'Université Claude Bernard Lyon 1), 2006, n° 12, p. 10.
[26] J.-C. Neidhardt, « Le Musée d'anatomie et d'histoire naturelle médicale », Club (Magazine de l'Université Claude Bernard Lyon 1), 2006, n° 12, p. 4-5.
[27] C. Roux, « Notice bio-bibliographique sur A. Drian », Ann. Soc. Linn. Lyon, 1906, tome 53, p. 19-34.
[28] F. Roman, ibid., p. 244.
[29] On peut cependant relever quelques dons directs de spécimens zoologiques par des universitaires, tels ceux de René Gérard, professeur de Botanique et directeur du Jardin botanique, (200 coquilles de la Martinique en 1892) ou encore Koehler (2 coquilles marines du Golfe de Gascogne en 1893), mentionnés par C. Audibert et J. Clary («Les collections malacologiques du Muséum de Lyon », Cahiers scientifiques, Centre de Conservation et d'Etude des Collections, 2007, tome 13, sous presse) ; après 1914, on note l'apport de spécimens provenant de Tamaris.