Un Muséum dans la ville :
Le contexte culturel

Éric BARATAY, professeur d'histoire contemporaine

Université Jean Moulin, Lyon III

Le Muséum d'histoire naturelle de Lyon a pour origine le don d'un cabinet privé d'histoire naturelle à la municipalité en 1772, qui confie sa gestion à l'Académie de la ville puis au directeur du Jardin des plantes. Ce cabinet obtient une transformation en muséum et une autonomie officielles en 1838, avec la nomination d'un « directeur du muséum d'histoire naturelle ». Cela s'inscrit dans un mouvement général : à l'instar de la transformation du Jardin du Roi en Muséum national sous la Révolution, beaucoup de cabinets d'histoire naturelle sont ainsi à l'origine des muséums d'histoire naturelle dans les grandes villes[1]. De moins de 20 en 1810, ces muséums passent à une centaine vers 1900, avec une période majeure de créations entre 1820 et 1850.

Un temps installé, à partir de 1808, au Jardin des Plantes, sur les pentes de la Croix-Rousse, que visite Chateaubriand[2], le muséum de Lyon est ensuite transféré au Palais Saint-Pierre en 1826, au centre de la ville, près de l'hôtel de ville, où il reste jusqu'en 1914, date de l'achèvement de son transfert dans les locaux de l'ancien musée Guimet, de l'autre côté du Rhône, au nouveau quartier des Brotteaux.

Notre propos n'est pas de retracer l'histoire interne de ce muséum. Elle a été faite ailleurs[3] et elle est l'objet des communications suivantes. Il s'agit plutôt, en guise d'introduction, de montrer à quel point la création et le développement de cette institution ne peuvent se comprendre sans les rattacher à l'énorme mode de l'histoire naturelle qui règne parmi la société cultivée depuis les années 1730 environ. De même, il s'agit de souligner à quel point les nombreux changements de lieux sont étroitement liés à l'histoire de la politique municipale, mais aussi aux perpétuelles hésitations sur les buts et les contenus scientifiques de l'institution elle-même.

La passion des sciences naturelles

Cette passion s'insère dans le contexte de la révolution scientifique et de la constitution des sciences à partir du XVIIe siècle. Cependant, les savants et les élites cultivées de cette époque se passionnaient surtout pour les aspects réguliers, mécaniques, permanents. Ils préféraient les mondes nouveaux de l'infiniment grand ou de l'infiniment petit, révélés par la lunette astronomique et le microscope. Ils admiraient les trajectoires précises des astres, les arrangements complexes des organes et les circulations contrôlées des liquides dans les « machines » animales et humaines. Astronomie, physique, anatomie, géométrie étaient les sciences à la mode, qui mobilisaient les meilleurs esprits, de Kepler à Newton, et qui suscitaient les plus fortes controverses. Cela se concrétisait par une passion des horloges, des automates, des machines, que des aisés collectionnaient dans leurs cabinets de curiosités, par un déplacement de l'utopie de « là-bas » vers « là-haut », comme l'illustre le Voyage dans la lune (1649) du vrai Cyrano de Bergerac, par une moindre estime des voyages, qui empêchaient de penser à l'essentiel selon Descartes ou Pascal.

Or, à partir des années 1720-1730, les élites cultivées montrent un intérêt croissant pour la différence, la diversité, le changement dans l'espace et le temps. La surface du globe (re)devient un lieu favori d'enquêtes géographiques et historiques pour recenser la multitude des flores, des faunes, des populations, que les philosophes des Lumières comparent aux Occidentales, pour prendre peu à peu conscience d'un écart entre l'homme des origines et le « civilisé », d'une vie brève des civilisations, d'une lente formation des continents. D'où la constitution progressive et parallèle de disciplines qui deviennent autonomes au XIXe siècle : botanique, zoologie, ethnologie, mais aussi géologie, archéologie, histoire de l'art, etc. Dans ce contexte culturel, l'histoire naturelle, alors comprise comme l'observation et la description des roches, des plantes, des bêtes et des hommes, est la science la plus à la mode de 1730 à 1860, entre l'astronomie qui passionnait au XVIIe siècle et la paléontologie évolutionniste qui bouleverse à partir de Darwin. Cela provoque une reprise des grandes explorations, financées par les États ou des institutions, et le retour de l'utopie « là-bas », par exemple près des « bons sauvages » du Pacifique.

Cet intérêt accompagne, provoque, renforce une constitution de l'histoire naturelle en science moderne à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, même si elle n'est ni instantanée, ni unanime. Le microscope libère les regards en dévoilant un monde inconnu : la Micrographia (1665) de Robert Hooke bouleverse autant que le Messager des étoiles (1610) de Galilée. L'instrument montre l'intérêt de l'observation détaillée, juste, lorsque Swammerdam prouve, dans son Histoire générale des insectes (1669), que ces bêtes ont une anatomie aussi complexe que leurs « supérieures », contrairement à ce qu'on croyait. Les naturalistes appliquent peu à peu les préceptes de Bacon et de Descartes[4]. Ils font table rase des autorités, prônent une science faite d'observations, de méthode, de rigueur, et une recherche active de la vérité. L'heure est aux précises monographies d'espèces, comme les Mémoires pour servir à l'histoire naturelle des animaux (1671-1676) de Claude Perrault, qui ambitionnent d'étudier sous tous les aspects, avec tous les moyens disponibles, et de ne retenir que les connaissances vérifiées. En fait, celles-ci glissent d'un domaine à l'autre. Ce n'est plus la symbolique de la plante ou de l'animal qui attire, ni l'intérêt médicinal ou humain qui est prioritaire, mais les morphologies, les anatomies, les manières d'être. Là, comme en d'autres disciplines, s'impose une conception de la science comme savoir pur, qui s'incarne bien dans l'évolution du terme zoologia, forgé au XVIIe siècle. D'abord compris comme l'étude des bêtes dont on tire des remèdes, il signifie la connaissance des animaux à partir des années 1770[5].

Le but prioritaire est de définir et d'inventorier les espèces. La tâche a été longtemps difficile en raison de la croyance en la génération spontanée (les vivants naîtraient de la matière, telles les mouches de la viande en putréfaction) et en l'hybridation incessante des espèces, qui créerait des monstres, auxquels beaucoup croient jusque vers 1730. À la fin du XVIIe siècle, John Ray lance un inventaire systématique de la flore européenne et, pour cela, donne la définition moderne de l'espèce (ensemble d'individus engendrant, par la reproduction, d'autres individus semblables à eux-mêmes) en se débarrassant des êtres hybrides. Avec lui, la nature est comme un monde nouveau, où les espèces, uniquement soumises aux lois de la génération biologique, sont désormais des groupes délimités, fixes, prêts à être étudiés.

La nécessité de maîtriser cet inventaire transforme la classification des espèces en grande affaire des XVIIIe-XIXe siècles. Les naturalistes abandonnent les ordonnancements antérieurs, incapables d'accueillir la profusion des découvertes, et cherchent un critère naturel de classement. En effet, à la différence de leurs devanciers, ils croient en l'autonomie de la nature par rapport à Dieu et donc en l'existence d'un ordre interne. La botanique est en pointe dans cette recherche, car la zoologie bute sur la complexité du monde animal dont l'organisation, et donc les critères à choisir, varie selon les groupes. Au début du XVIIIe siècle, Tournefort prouve la simplicité d'une classification basée sur des critères bien observables, dans son cas les caractères de la fleur, surtout la corolle. Dans le Système de la nature (1735), Linné restreint le critère aux organes sexuels des plantes, découverts fin XVIIe siècle, et construit avec eux les principes de la classification moderne, qu'il étend au monde animal dans l'édition de 1759. Il distribue les espèces dans des groupes ordonnés et hiérarchisés (genre, ordre, classe) qu'il définit bien, et convertit ainsi la complexité de la réalité en un schéma abstrait, cohérent, facile à appréhender. Il nomme chaque espèce par deux mots latins liés, le premier désignant le genre, le second caractérisant l'espèce : Homo sapiens (homme) ; Felis leo (lion), etc. Cette nomenclature binaire fonde un langage simple et universel, qui remplace les noms divers et complexes, inventés par chaque naturaliste pour la même espèce[6]. Ce système s'impose à tous, tout en étant modifié : le critère unique est peu à peu jugé « artificiel » et remplacé, à la fin du XVIIIe siècle, par des « méthodes naturelles » à plusieurs critères, pour lesquels Antoine-Louis Jussieu impose le principe de leur subordination (hiérarchisation). Entre 1795 et 1817, Cuvier introduit méthode naturelle et hiérarchisation des caractères en zoologie. Il impose la dissection et l'anatomie comparée comme méthode rigoureuse de la classification, et la structure interne comme critère fondamental de distinction des espèces animales[7].

De Ray à Cuvier, ce déploiement des méthodes suscite et renforce une volonté euphorique de découvrir, d'inventorier et de comprendre la nature. Cela se traduit par un vif essor des explorations scientifiques[8]. Des naturalistes sont incorporés aux grandes expéditions maritimes de la seconde moitié du XVIIIe siècle, celles de Bougainville, de Cook, de Lapérouse, d'Entrecastreaux, etc. Ces expéditions deviennent régulières dans la première moitié du XIXe siècle, avec, pour la France, les voyages de la Coquille (1822-1825), de L'Astrolabe (1826-1829), de la Favorite (1830-1832), de la Bonite (1836-1837), de la Zélée (1838-1840), etc. C'est d'ailleurs à ce genre de voyage que souscrit Darwin lorsqu'il embarque sur le Beagle en 1831. Les mêmes institutions envoient parcourir les intérieurs de l'Amérique, des Indes, de l'Afrique.

Dans ce contexte, l'intérêt de la société cultivée pour l'histoire naturelle s'exprime de multiples manières. C'est d'abord le succès d'une production littéraire croissante, faite de relations de voyage, de traités d'histoire naturelle, dont certains connaissent de grands succès, notamment Le spectacle de la nature (1732) de l'abbé Pluche, l'Histoire naturelle (1749-1785) de Buffon ou Le règne animal (1817) de Cuvier, mais aussi de livrets, de brochures, de magazines et de dictionnaires, tel le Dictionnaire universel d'histoire naturelle (1841-1849) de Charles d'Orbigny, le plus important par son ampleur[9]. En fait, c'est bien tout le public cultivé qui se passionne pour l'histoire naturelle, comme Balzac qui s'enthousiasme pour l'anatomie, la paléontologie, la systématique[10].

Dès lors, certains pratiquent assidûment. L’exemple le plus célèbre est Rousseau qui parcourt les campagnes pour herboriser, observe et classe chez lui, disserte de l’homme des origines et du bon sauvage, croisant ainsi science naturelle, ethnologie et préhistoire[11]. Rousseau et d’autres écrivains naturalistes, comme Pluche, Buffon, Bernardin de Saint-Pierre, imposent l’étude de la nature comme un élément essentiel de l’éducation civilisée. L’histoire naturelle, surtout la botanique, élève les esprits en faisant découvrir et admirer les lois de la nature, procure la paix et la sérénité loin des fureurs de la ville et de la société, permet le développement de la sensibilité, le libre cours des sages émotions, concourt ainsi à l’équilibre moral et physique.

Ces idées s’ancrent dans le public cultivé avec le succès du rousseauisme puis du romantisme, et les naturalistes amateurs sont de plus en plus fréquents parmi les bourgeoisies. Certains consacrent leur vie à cette passion et constituent d’importantes collections. Clément Lafaille, contrôleur ordinaire des guerres à La Rochelle, passionné par les coquilles, crée l’un des meilleurs cabinets d’histoire naturelle à partir de 1745. Antoine Foudras abandonne sa profession d’avoué en 1837 pour agrandir, avec son épouse, sa collection entomologique commencée dès l’enfance. Esprit Requiem, fils d’un propriétaire tanneur d’Avignon, qui lui donne sa passion de l’histoire naturelle, forme l’un des plus importants herbiers de France au XIXe siècle[12].

Tout cela se retrouve à Lyon, et pas seulement parmi les membres du muséum, comme Martin-Fontenille, le second directeur, possesseur d'un herbier et d'une volière renommés, mais aussi parmi des acteurs de second plan. Tel est le cas de Prunelle, maire de Lyon en 1830, membre de la section sciences naturelles de l'Académie lyonnaise, qui donne une vive impulsion au muséum. Tel est le cas aussi de la famille Lortet. Incitée par son médecin à se promener dans les campagnes lyonnaises pour améliorer sa santé, Clémence collectionne les roches, les plantes, les insectes, devient membre de la Société linnéenne de Paris, participe à la fondation de celle de Lyon en 1822, donne en abondance au muséum de la ville et transmet sa passion aux siens : son fils, le médecin Pierre Lortet, est un botaniste passionné ; son petit-fils, Louis Lortet, devient directeur du muséum de Lyon en 1870. Tel est le cas enfin de Gustave Bonnet, ingénieur au service municipal de la voirie sous le Second Empire, notamment chargé de gérer le parc de la Tête d'or et naturaliste acharné[13]. Mais les archives du muséum, du jardin botanique, du jardin zoologique révèlent l'existence de dizaines d'autres amateurs, qui collectionnent dans leurs appartements ou dans les jardins et les serres de leurs résidences d'été de la banlieue lyonnaise.

Cela se traduit par la constitution d'associations, comme la Société Linnéenne de Lyon, qui entend vulgariser la systématique parmi les amateurs et lancer l'inventaire botanique de la région, ou l'Association lyonnaise des amis des sciences naturelles, fondée à l'instigation de Lortet en 1872 sur le modèle d'autres villes comme Strasbourg, ou encore la Société d'horticulture du Rhône et la Société d'anthropologie, initiée par Chantre. L'intérêt pour les sciences naturelles se manifeste aussi par les multiples dons des amateurs au muséum, au jardin botanique, au jardin zoologique, qui constituent ainsi une grande part de leurs collections[14], et par la tenue de nombreuses expositions horticoles, pour satisfaire la passion des fleurs, ou par une place majeure réservée à l'exotisme dans les expositions internationales de 1894 ou de 1914.

À Lyon, l'intérêt pour l'exotisme est amplifié par le rôle important de la ville dans les missions chrétiennes en direction de l'Afrique et de l'Orient, et par le poids de l'industrie de la soie, qui fait tisser des liens économiques avec l'Asie et qui recherche des décors dans les faunes et les flores exotiques[15]. Ainsi, les relations sont étroites entre l'école municipale des Beaux-Arts, surtout chargée de former des peintres sur tissus, et le jardin botanique ou le muséum, les étudiants allant quêter des thèmes floraux dans les parterres et les herbiers. D'où l'omniprésence des lourds tissus, richement décorés de fleurs et d'oiseaux, dans les appartements du Second Empire et de la Troisième République, le goût de l'orientalisme, qui apparaît dans les spectacles du Grand Théâtre (Opéra) ou dans l'architecture d'un Chatron au Théâtre Bellecour puis au Musée Guimet, enfin la décision du conseil municipal en 1889 de constituer des collections complètes d'espèces exotiques au jardin zoologique[16].    

Un instrument privilégié de la politique municipale

Cependant, l'histoire du muséum ne peut se comprendre si elle n'est pas insérée dans celle des politiques municipales, car l'institution est sans cesse utilisée pour affirmer le rang de la cité, réorganiser la ville, vulgariser la culture et la science. En effet, à la différence de Paris où l'État intervient largement, ce sont les municipalités qui jouent, en province, un rôle fondamental dans le développement des musées en général, des muséums en particulier.

C'est bien le cas à Lyon où le muséum est très vite considéré comme un équipement indispensable pour affirmer et tenir un rang de métropole. Cela apparaît bien lors des deux moments importants de l'institution. La transformation officieuse du cabinet en muséum en 1837 est concomitante à la restauration des facultés des sciences et des lettres et elle ouvre, en quelque sorte, une période de création de grands équipements, à son apogée dans les années 1850 mais pensée avant : parc de la Tête d'or, gare de Perrache, hôpital de la Croix-Rousse, Palais du Commerce, etc. De même, le transfert au musée Guimet inaugure une nouvelle phase de grandes constructions, menée par Herriot entre 1905 et 1930 : lycée du Parc, stade de Gerland, abattoirs de Gerland, alors les plus modernes d'Europe, etc. Le muséum fait bien partie des lieux de la modernité et du dynamisme lyonnais, d'où la volonté incessante, au-delà des variations politiques, de garder son statut municipal, de ne pas le laisser devenir une annexe du Muséum parisien, comme celui-ci le propose souvent, donc de développer les collections par des campagnes d'achats et surtout de dons. Le muséum doit être une démonstration du savoir-faire de la municipalité et des élites locales.

C'est à ce titre qu'interviennent les changements de lieux du muséum. Car la ville participe au grand mouvement de réorganisation qui marque toutes les cités européennes au XIXe siècle, avec des chronologies différentes, et dont le cas français le plus connu est celui de Paris, conduit par Haussmann. À Lyon, le phénomène se traduit par la restructuration de vieux quartiers, avec la création de grandes rues et de quais notamment dans la Presqu'île, et par le développement de nouveaux quartiers, tels les Brotteaux, le tout étant ponctué par l'implantation de bâtiments et d'équipements publics[17]. Or le muséum apparaît à chaque fois comme un élément essentiel de cette réorganisation. Son déménagement en 1826 au Palais Saint-Pierre s'inscrit dans une restructuration du quartier de l'Hôtel de Ville avec, d'une part, la création d'un pôle scientifique à Saint-Pierre, où s'installent les nouvelles facultés dans la décennie 1830, et, d'autre part, l'adoption d'un urbanisme novateur, avec plan en damier, rues droites et larges le long du Rhône, autour de la rue Royale, qui devient un temps le lieu moderne et aisé de Lyon, où naît et grandit un Puvis de Chavannes.

Même s'ils échouent en raison de difficultés financières et de divisions des autorités compétentes, les multiples projets d'installation du muséum dans ou près du Parc de la Tête d'or, dans les années 1870-1890, s'inscrivent directement dans les politiques d'aménagement du quartier des Brotteaux, devenu le nouveau lieu moderne et aisé de la ville, et de la rive gauche du Rhône, où la préfecture et les facultés sont installées dans les années 1880. D'ailleurs, le transfert effectif dans l'ancien musée Guimet, en 1909-1914, s'explique en bonne partie par la volonté d'Herriot de structurer toute la partie Est de la ville, à la fois par des opérations d'urbanisme (quartier des États-Unis) et par de nouveaux équipements : gare des Brotteaux, hôpital de Grange Blanche, etc.

Enfin, le muséum est inscrit dans des politiques municipales de vulgarisation de la culture en général, de la science en particulier. L'idée est déjà bien présente en 1838 chez Prunelle lorsqu'il procède à la transformation du cabinet en muséum et qu'il lance l'une des grandes périodes d'acquisition et d'enrichissement des collections du muséum. L'idée est encore plus affirmée avec Herriot dont la sensibilité radicale fait mettre en avant l'ascension sociale par l'école, l'hygiène morale par le sport et la vulgarisation de la culture. Le transfert au musée Guimet et la modernisation concomitante du muséum, en suivant d'ailleurs le modèle du muséum parisien (!) , s'inscrivent aussi dans une politique de développement des musées, appuyée par l'action du Comité pour le développement des musées, créé en 1908, et marquée par l'ouverture du musée Gadagne en 1921 et du musée des arts décoratifs en 1925[18].

Il reste que, de tous les musées lyonnais créés dans la période 1830-1930, le muséum est le seul à s'être autant promené dans Lyon ! Sans doute cela vient-il du fait qu'il n'est pas lié à la notion de sauvegarde d'un patrimoine, à la différence des autres musées qui bénéficient pour cela de lieux stables, mais qu'il incarne la science, c'est-à-dire, dans l'imaginaire collectif, la connaissance et la maîtrise du monde, mais aussi le dynamisme et l'avenir d'une société en général, d'une ville en particulier. Or, l'idée est encore bien présente actuellement avec le nouveau transfert du muséum dans un quartier à la confluence de la Saône et du Rhône, que la municipalité veut restructurer en quartier moderne, d'avenir (et aisé !), dans un musée des Confluences présenté par les expositions et leurs affiches publicitaires comme le musée du XXIe siècle, le symbole du dynamisme d'une ville, d'un département, d'une région ! Toutefois, il n'est pas trop osé de penser que la migration du muséum n'est pas terminée, qu'elle ne s'achèvera pas là... du moins s'il incarne encore un imaginaire de futur et de progrès !

Un muséum, mais pour quoi faire ?

L'hypothèse et l'interrogation peuvent d'autant être soulevées que la question du but réel du muséum a toujours été débattue et jamais résolue jusqu'à nos jours. En effet, les musées ont été constitués en France autour de trois principes qu'on voulait étroitement liés : conserver, étudier, présenter. En réalité, il y a souvent tiraillement entre l'étude et la présentation, hésitation sur la priorité à donner à l'un ou l'autre. Le fait est patent pour le muséum de Lyon, écartelé entre deux volontés.   

D'un côté, il y a la tentation des naturalistes de constituer un pôle scientifique autour du muséum à l'instar du muséum national parisien, lié au Jardin des plantes et à sa ménagerie. C'est visiblement sur ce modèle que Gilibert, nommé directeur du cabinet d'histoire naturelle de la ville en 1803, le fait transférer sur les pentes de la Croix-Rousse, au jardin botanique qu'il dirige depuis 1801, pour créer un pôle expérimental. À l’inverse, Jourdan, nommé directeur du cabinet en 1832, entend plutôt construire un pôle d'enseignement au Palais Saint-Pierre, en essayant de lier le cabinet, qu'il fait promouvoir en muséum, à la nouvelle Faculté des sciences. La tentative la plus ambitieuse est celle de Lortet, directeur du muséum de 1870 à 1909, qui rêve à la création d'une synergie scientifique par un regroupement du muséum, des facultés des sciences et de médecine, des jardins botaniques et zoologiques, mais aussi de l'école vétérinaire, alors en pointe dans les recherches en cardiologie et en microbiologie. Justement, Lortet est élu Doyen de la Faculté de médecine en 1877. Il participe au même moment à la commission de réorganisation des jardins botanique et zoologique, qui conduit leur transformation de lieux d'élevage et de culture en lieux de collections scientifiques. Il obtient la direction du jardin zoologique en 1880. Grâce à toutes ces fonctions, il milite ardemment, dans les années 1880-1890, pour un transfert du muséum soit près des nouvelles facultés le long du Rhône, inaugurées en 1884, soit au cœur du parc de la Tête d'or pour le lier aux jardins botanique et zoologique[19].

Lortet échoue. Il se heurte au refus constant de la municipalité qui invoque un problème, réel, de coûts, qui craint surtout de perdre le contrôle de ces institutions municipales au profit de scientifiques qu'on dit incontrôlables et qu'on verrait... trop puissants ! Ce refus rejoint celui, tout aussi constant hormis l'épisode du Second Empire, de déléguer la gestion de ces lieux à des privés ou à des institutions « étrangères », c'est-à-dire parisiennes !

En fait, le désir scientifique se heurte à une autre volonté à propos du muséum, constamment exprimée par la municipalité : la présentation des collections doit être prioritaire et l'emporter  sur leur étude. Car le muséum, ainsi que les autres musées, le parc de la Tête d'or, les jardins botanique et zoologique sont d'abord des instruments de prestige et de rayonnement. Car l'éducation, voire le simple divertissement du public sont plus importants que les souhaits jugés excessifs de quelques savants. C'est ainsi que la commission de réorganisation des jardins botanique et zoologique, de 1876-1877, doit inscrire l'éducation au premier rang de leurs fonctions et ne peut conduire bien loin un désir que d'aucuns en mairie lisent comme une  confiscation scientifique. De même, le choix d'installer le muséum non dans le parc de la Tête d'or, mais à côté, dans l'ancien musée Guimet, évite de le réunir aux jardins, les directions  restant d'ailleurs soigneusement séparées pour mieux régner, tout en permettant d'offrir aux promeneurs un prolongement de la découverte après les cages et les enclos, les massifs et les serres[20]. En fait, la politique municipale s'inscrit avant tout dans une volonté bien affirmée d'un retour sur investissement auprès des électeurs !

À la décharge du pouvoir local, il est vrai que les savants n'ont jamais su, pu ou voulu proposer un projet cohérent du fait des hésitations, au XIXe siècle, entre pôle d'expérimentation et pôle d'enseignement. Du fait, ensuite, de l'évolution des sciences naturelles, la systématique, au cœur du projet des muséums au XIXe siècle, passant de mode au XXe siècle. Du fait aussi des tiraillements croissants entre des aspects de la curiosité qui paraissaient liés aux XVIIe-XVIIIe siècles, surtout dans les cabinets de curiosités, ces ancêtres des cabinets d'histoire naturelle puis des muséums. En effet, alors qu'ils étaient de simples facettes des merveilles de la nature et de la culture, des exemples de la diversité des choses dans l'espace et le temps, les spécimens de botanique, de zoologie, d'ethnologie, d'archéologie et d'égyptologie, etc., sont peu à peu devenus les objets de disciplines de plus en plus indépendantes, voire éloignées au XXe siècle, qu'on a de plus en plus de mal à faire cohabiter en une seule institution. En ce sens, l'arrivée au muséum d'une partie des collections du musée Guimet, vécue dans l'entre-deux-guerres comme un fait prestigieux pour la ville[21], a surtout entretenu la confusion, et entravé longtemps l'interrogation  sur la vocation et le contenu exacts du muséum.



[1]              P. Mauriès, Cabinets de curiosités, Gallimard, 2002 ; C. Bédel et alii (dir.), La curiosité scientifique au XVIIIe siècle, cabinets et observations, Hermann, 1986 ; C. Blanckaert et alii (dir.), Le Muséum au premier siècle de son histoire, Muséum national d'histoire naturelle, 1997.

[2]              Mémoires d'outre-tombe, Livre de Poche, 1964, T. 2, p. 543.

[3]              Voir les travaux de Louis David.

[4]              Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, 1637.

[5]              L. Bodson dans B. Cyrulnik (dir.), Si les lions pouvaient parler. Essais sur la condition animale, Gallimard, 1998.

[6]              P. Duris, G. Gohau, Histoire des sciences de la vie, Nathan, 1997 ; P. Mazliak, La biologie au siècle des Lumières, Vuiber, 2006 ; T. Hoquet (dir.), Les fondements de la botanique. Linné et la classification des plantes, Vuibert, 2005.

[7]              « Je dus faire marcher de front l'anatomie et la zoologie, les dissections et le classement », Le règne animal, 1817, I, vi. Voir P. Taquet, Georges Cuvier : naissance d'un génie, Odile Jacob, 2006.

[8]              T. Rice, Voyages. Trois siècles d'explorations naturalistes, Delachaux et Niestlé, 1999 ; L. Kury, Histoire naturelle et voyages scientifiques (1780-1830), L'Harmattan, 2001.

[9]              E. Baratay, Portraits d'animaux. Les planches du Dictionnaire universel d'histoire naturelle de Charles d'Orbigny (1841-1849), Fage Éditions, 2007, 336 pages.

[10]            La recherche de l'absolu, 1834, Folio, 1976, p. 21. Sur la mode de l'histoire naturelle : E. Baratay, L'Église et l'animal, France, XVIIe-XXe siècle, Cerf, 1996 ; E. Baratay , Et l'homme créa l'animal. Histoire d'une condition, Odile Jacob, 2003.

[11]            J. L. Guichet, Rousseau, l'animal et l'homme ; l'animalité dans l'horizon anthropologique des Lumières, Cerf, 2006.

[12]            Trésors des muséums, La Martinière, 1994, p. 17-18, 69, 86, 93.

[13]  C. Proesamle-Bauer, Le jardin botanique de Lyon, 1856-1914, mémoire de Master, Lyon 3, 2002, p. 75.

[14]  E. Baratay, « Un instrument symbolique de la domestication : le jardin zoologique ; l'exemple du parc de la Têted'or à Lyon au XIXe siècle », dans E. Baratay, J.-L. Mayaud (dir.), L'animal domestique, XVIe-XXe siècles, numéro spécial des Cahiers d'histoire, 1997, numéros 3-4. Voir E. Baratay, E. Hardouin-Fugier, Zoos, histoire des jardins zoologiques en Occident, XVIe-XXe siècles, La Découverte, 1998. Edition allemande : Wagenbach, 2000 ; édition anglaise : Reaktion Books, 2002 ; édition chinoise : China Citic Press, 2007.

[15]  L'esprit d'un siècle, Lyon 1800-1914, Fage éditions, 2007, p. 104 et suivantes, p. 236 et suivantes.

[16]  L. Chancrin, L'École des Beaux-Arts de Lyon, mémoire de Master, Lyon 3, 2007 ; C. Alloisio, L'orientalisme à Lyon au XIXe siècle, mémoire de Master, Lyon 3, 2005 ; J.-P. Travard, La cage, l'animal et l'homme. Histoire du jardin zoologique de Lyon, 1876-1938, mémoire de Master, Lyon 3, 2004.

[17]            L'esprit d'un siècle, Lyon 1800-1914, Fage éditions, 2007, p. 38 et suivantes.

[18]  B. Auriault, Le musée Guimet de Lyon : installation et retour, mémoire de Master, Lyon 3, 2005.

[19]  A. Chazot, Lortet et le muséum d'histoire naturelle de Lyon, 1870-1909, mémoire de Master, Lyon 3, 2002 ; J.-P. Travard, op. cit.

[20]   S. Chaumont, Transfert et installation du muséum d'histoire naturelle, 1909-1959, mémoire de Master, Lyon 3, 2002 ; C. Proesamle-Bauer, op. cit. ; J.-P. Travard, op. cit.

[21]  B. Auriault, op. cit.