Collectionneurs et collections au XIXe siècle : Eugène Dumortier  et Victor Thiollière

Didier BERTHET, responsable des collections sciences de la Terre, Musée des Confluences

Louis RULLEAU, paléontologue, chercheur associé au Centre des sciences de la Terre de l’Université Claude Bernard Lyon 1

Préambule

            Le paléontologue Frédéric Roman écrivait en 1926 : « Les amateurs de géologie et les collectionneurs ont toujours été nombreux à Lyon. C’est à eux que sont dus les plus notables progrès de la géologie locale. » Au XIXe siècle, même si l’époque des cabinets de curiosités est révolue, nombreux sont les gens cultivés qui ont constitué des collections de Sciences naturelles. Nombre de ces collections, remarquables aussi bien par leur importance que par leur qualité, ont, après la mort de leurs détenteurs, enrichi le patrimoine public. Ainsi, le Muséum de Lyon est particulièrement redevable à deux de ces grands amateurs : Eugène Dumortier (1864-1874) et Victor Thiollière (1801-1859), dont les collections figurent honorablement au sein des réserves paléontologiques du Centre de Conservation et d’Étude des Collections du Musée des Confluences.

Eugène Dumortier (1801-1876)

Parmi les paléontologues français du XIXe siècle, Dumortier est probablement, après Alcide d'Orbigny (1802-1857), le plus connu dans le monde de la paléontologie des Invertébrés. À l'heure où une partie de son œuvre fait l'objet d'une révision systématique, il n'est pas sans intérêt de faire revivre cet auteur modeste, dont le destin scientifique fut pourtant exemplaire.

Né à Lyon en 1801, Eugène Dumortier était le quatrième enfant d'un fabricant de dorures honorablement connu. La famille possédait une « campagne » située à Saint-Cyr-au-Mont-d'Or, où elle demeurait en été, et c'est sans doute là, dans ce petit massif jurassique, qu'est née la passion du jeune Eugène pour les fossiles. Bien qu’attiré par les études de médecine, il dut perpétuer la tradition familiale et fabriquer des dorures. Associé à ses frères, il succéda donc à son père et réussit d'ailleurs parfaitement dans ses affaires.

Cependant ses activités commerciales n'allaient pas l'empêcher de retourner à ses premières inclinations et dès qu'il eut acquis "une honnête fortune", il se tourna vers les sciences et, alors qu'il atteignait la cinquantaine, il devint étudiant en géologie sous la direction de Jean-Baptiste Fournet (Professeur en minéralogie et géologie), apprit l'anglais et l'allemand et, entièrement pris par sa passion, liquida définitivement ses affaires. Il se lia alors avec un autre amateur, Victor Thiollière, qui suivait un cheminement parallèle.

Portrait d’Eugène Dumortier.

Portrait d’Eugène Dumortier.

© photo issue du fond des Archives départementales du Rhône


Extrait des Études paléontologiques sur les dépôts jurassiques du Bassin du Rhône par Eugène Dumortier, 1864-1874.

Extrait des Études paléontologiques sur les dépôts jurassiques du Bassin du Rhône par Eugène Dumortier, 1864-1874.

Fossile illustré : Harpoceras subplanatum, Lias supérieur, Saint-Quentin-Fallavier (Isère). Coll. Eugène Dumortier.

© Patrick Ageneau – Musée des Confluences

En 1853, Dumortier fut admis au nombre des membres de la Société impériale d'Agriculture de Lyon, dont Jean-Baptiste Fournet était alors président, et qui comptait cette année-là 59 membres titulaires répartis en trois sections (Sciences physiques et naturelles, Agriculture, Industrie), auxquels il faut ajouter 235 membres correspondants dispersés dans toute la France et l'Europe. La Société Impériale d'Agriculture, d'Histoire naturelle et des Arts utiles de Lyon - pour lui redonner son titre complet - publiait le résultat de ses travaux dans des Annales dont on peut consulter la collection à la bibliothèque de la Société Linnéenne de Lyon. Les articles publiés dans les Annales sont très variés, de même que les auteurs ; dans la liste de ces derniers, les géologues reconnaîtront Jourdan, Thiollière, Fournet, Locard, Dumortier ; les professions sont indiquées et on voit sans surprise les notaires côtoyer les médecins, les juristes, les négociants et les professeurs de faculté, certains membres étant simplement mentionnés comme propriétaires !

La première note importante de Dumortier parut en 1857 : Note sur quelques fossiles peu connus ou mal figurés du Lias moyen, d'après des échantillons recueillis au Mont d'Or surtout, au cours d'une des nombreuses sorties qu'il effectua avec son ami Thiollière. En 1859, Dumortier fut très éprouvé par la mort imprévue de ce dernier et publia une Note sur le Cirrus fournetti (gastéropode de l’Aalénien) d’après une description manuscrite de son ami. En 1860, c’est la Note sur les terrains jurassiques du Mont d'Or lyonnais. Mais Dumortier ne voulait pas limiter ses travaux au Mont d'Or et projetait déjà de décrire la faune jurassique de tout le Bassin du Rhône : il devra pour cela effectuer de nombreux voyages, de la Côte d'Or au Var et de l'Isère à l'Aveyron. Le fruit de ses efforts va se traduire par la parution en 1864 du premier tome des Études paléontologiques sur les dépôts jurassiques du Bassin du Rhône, consacré à l'Infra-Lias (= Hettangien). Les tomes 2 (Lias inférieur), 3 (Lias moyen) et 4 (Lias supérieur) suivront en 1867, 1869 et 1874. Les quatre tomes totalisent 1130 pages et 187 planches : plus de 1 000 espèces sont décrites et près de 700 figurées. Parmi elles, 250 sont nouvelles. En créant ces dernières, Dumortier se rendait parfaitement compte des difficultés posées par la multiplication des noms spécifiques et, pour faciliter les déterminations, il proposait donc de rendre tous les types très accessibles en les exposant dans des musées publics, idée très neuve pour l'époque.

            La réalisation de cette grande œuvre, qu’il ne pourra achever, en dépit du matériel considérable qu’il avait rassemblé, mobilisa les dernières années de sa vie. Par son testament, il léguait sa collection au Muséum de Lyon, alors dirigé par le Docteur Louis Lortet.

La collection Dumortier

Selon le géologue Albert Falsan (1833 – 1902), qui fut son biographe, la collection Dumortier comptait plus de 50 000 exemplaires. De son côté, au moment de la donation, le docteur Lortet l’estime à au moins 30 000 pièces, ce qui est déjà considérable. Il s’agit pour la plus grande partie de fossiles d’invertébrés, mais on y trouve également des échantillons de roches et de plantes fossiles, ainsi que des ossements de vertébrés.

L’âge de ces fossiles s’étale sur toute la durée des temps géologiques, mais la grande majorité d’entre eux, en dehors d’une importante série datée du Carbonifère, provient surtout des dépôts marins jurassiques, en raison de l’objet principal des travaux de Dumortier : les dépôts jurassiques du Bassin du Rhône.

Ce sujet d’étude explique également la provenance des fossiles, issus majoritairement des gisements des alentours immédiats de Lyon : Mont d'Or, Beaujolais méridional, Loire, Saône-et-Loire, Ain, mines de fer de l'Isère (La Verpillière, Saint-Quentin-Fallavier…), mais aussi Ardèche, Gard et tout le bassin du Rhône. Quelques fossiles proviennent même, pour comparaison, de Normandie, d’Angleterre et d’Allemagne.

Le nombre important de fossiles s’explique par l’intensité de la prospection, mais aussi par l’exploitation à l’époque de Dumortier de nombreuses mines ou carrières, aujourd’hui fermées ou le plus souvent comblées. Il est connu que Dumortier, comme beaucoup d’autres collectionneurs du XIXe siècle, achetait des pièces aux mineurs ou carriers, moyennant une « honnête rétribution » (déjà le commerce équitable !).

Le rangement et le classement de cette collection ont subi bien des aléas du fait de ses déménagements successifs. En dehors des pièces numérotées de longue date et inscrites sur un registre, il est parfois difficile de distinguer ce qui revient à Dumortier parmi les fossiles de la collection générale et ceux de la collection Thiollière qu’il a également utilisés dans son travail.

La collection Dumortier est actuellement l’objet de deux démarches différentes. La première consiste à répertorier l’ensemble des fossiles à partir du registre d’inventaire, à en actualiser la numérotation et à améliorer son rangement en renouvelant portoirs, cuvettes et étiquettes. La seconde entreprend la révision de tous ces fossiles (actualisation des noms de genres et d’espèces, désignation des types par monotypie ou de lectotypes si nécessaire, inventaire biostratigraphique…). Aucune révision d’ensemble n’avait été entreprise jusqu’à ces dernières années. Un premier ouvrage, paru dans les Mémoires du Muséum (Rulleau et al. 1998), a étudié les céphalopodes et les brachiopodes du tome 4 de Dumortier. Un travail en cours (Rulleau et Guiffray) porte sur les céphalopodes et les bivalves des 3 ouvrages précédents.

Par ailleurs, nombreux sont les chercheurs français ou étrangers qui ont fait référence aux types et figurés de Dumortier, ou ont utilisé ses figurations pour créer de nouvelles espèces qui lui ont été dédiées : c’est ainsi qu’il existe un Catacoeloceras dumortieri, un Catulloceras dumortieri, un Pecten dumortieri et bien d’autres, un genre d’ammonite (Dumortieria), un minéral (la dumortierite)…. Ouvrage et collection restent donc encore de nos jours des références incontournables pour tous les paléontologues travaillant sur ces niveaux.

Au-delà de son importance en tant que paléontologue, Dumortier est attachant sous plusieurs aspects : ce savant passionné et désintéressé est le prototype de l'amateur éclairé, qui, à force de ténacité, se hausse au niveau des meilleurs professionnels. À une époque où la paléontologie a de la peine à survivre face aux autres sciences, son exemple nous laisse entendre que les amateurs peuvent contribuer, en liaison avec les scientifiques, à sauvegarder un patrimoine précieux.

Victor Thiollière (1801-1859)

Ingénieur civil, Victor Thiollière était reconnu comme l’un des grands géologues du XIXe siècle dans la région Lyonnaise.

Les ingénieurs civils des mines Jean-Baptiste Fournet et Aimé Drian avaient accepté d’élaborer une carte géologique pour le département, mais une décision administrative motivée par une demande de Paris fit avorter ce projet. Connaissant bien la région, Victor Thiollière s’empressa de prendre la suite de ce travail et présenta à la Société d’Agriculture de Lyon, dont il était membre scientifique depuis 1848, une petite carte manuscrite du Mont-d’Or. Cette carte lui valut la grande médaille d’or, récompense mise à disposition de la Société d’agriculture par madame la Duchesse d’Orléans. Encouragé par cette réussite, il entreprit le tracé de la carte géologique du Bassin du Rhône et de ses environs, mais il ne put la terminer, absorbé par un autre projet. À sa mort, Albert Falsan et Arnaud Locard se chargeront d’élaborer cette carte.

Solanocrinites thiollieri Kimméridgien Cerin (Ain) Coll. Victor Thiollière

 

Solanocrinites thiollieri Kimméridgien Cerin (Ain)

Coll. Victor Thiollière

© Patrick Ageneau – Musée des Confluences


Belemnobatis sismondae Kimméridgien Cerin (Ain)Coll. Victor Thiollière© Patrick Ageneau – Musée des Confluences

Belemnobatis sismondae Kimméridgien Cerin (Ain)Coll. Victor Thiollière© Patrick Ageneau – Musée des Confluences

En parcourant le Bugey, il avait eu l’occasion de s’intéresser aux calcaires jurassiques de la région, et plus particulièrement au gisement de Cerin. La carrière de Cerin, située dans l’Ain à 80 kilomètres à l’Est de Lyon, était exploitée de 1835 à 1910 pour ses calcaires lithographiques. Mais ce n’est qu’en 1838 que l’ingénieur Aimé Drian, autre amateur passionné de géologie, y découvrit les premiers fossiles qu’il communiqua à Victor Thiollière. Jusqu'à sa mort, ce dernier ne cessa alors de rassembler et d’étudier un maximum de fossiles issus de ce site. Ses travaux ont ainsi démontré une même identité entre les calcaires lithographiques de Cerin et de Solenhofen (Bavière). Il positionna ces niveaux au-dessus de l’Oxfordien et décrivit de nombreuses nouvelles espèces de poissons. Parmi de nombreuses notes, la plus importante fut publiée en 1854 : Description des poissons fossiles provenant des gisements coralliens du Jura dans le Bugey. Une seconde partie à cet ouvrage devait paraître peu après, les descriptions et les planches lithographiques étant achevées, mais la mort le frappa si rapidement qu’il n’eut pas le temps de le faire. Plusieurs de ses amis voulurent alors achever son travail en publiant cette seconde livraison, mais ce projet se heurta à de nombreuses difficultés, dont la disparition des planches lithographiques. Ce n’est qu’en 1873, une fois les planches enfin retrouvées, que la deuxième livraison fut publiée sous l’autorité de Paul Gervais  (zoologue et paléontologue), par Falsan et Dumortier, avec l’aide de Gaston de Saporta (paléotoaniste).

La collection Thiollière

En 1860, la municipalité de la ville de Lyon acheta sa bibliothèque, riche de 4 000 documents du XVIIIe et XIXe siècles et qui est actuellement conservée à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu. Sa famille donna au Muséum de Lyon sa collection de fossiles.

Comme pour toutes les collections de cette époque, l’histoire du Muséum de Lyon avec ses déménagements, incendie, reclassements des collections, échanges… fait qu’il est difficile d’attribuer chaque spécimen de collection à un donateur, à l’exception des fossiles publiés dans des revues scientifiques ou des objets clairement étiquetés collection de M. X.

Dans le cadre de l’informatisation et récolement des collections du Muséum qui a été entrepris depuis 2 ans, tous les objets vont être revus et, si cela est possible, associés à une collection. Ainsi 2 401 fossiles ou lots ont pu être, pour l’instant, associés à la collection Thiollière. Sa collection peut être divisée en deux ensembles :

Ce fut, en grande partie, grâce à l’étude des fossiles de Cerin que Victor Thiollière fut reconnu dans le monde de la paléontologie. Depuis, la collection de fossiles de Cerin a été enrichie par de nombreuses acquisitions, notamment par les recherches de Claude Jourdan, directeur du Muséum de 1832 à 1869, portant ainsi, à ce jour, le nombre de fossiles de cette localité à 1883 objets.

Plus récemment, le Muséum de Lyon a participé de 1975 à 1994, en collaboration avec le laboratoire de paléontologie de l’Université Claude Bernard de Lyon, à de nouvelles fouilles dont l’objectif premier était d’avoir une idée de la paléoécologie de ce gisement. Les résultats obtenus furent à l’origine d’une exposition au Muséum intitulée « Cerin, une lagune tropicale au temps des dinosaures ». L’histoire, la qualité et la richesse de cette collection suscitent encore l’intérêt de nombreux scientifiques du monde entier et sont à l’origine d’un ouvrage (Philippe et al., 2004).

Bibliographie :  

Dumortier, Eugène. Études paléontologiques sur les dépôts jurassiques du Bassin du Rhône, 4 tomes, Paris, Éditions Savy, 1864-1874, 1130 p.

Falsan, Albert. Notice sur la vie et les travaux d'Eugène Dumortier. Lyon, Editions H. Georg, 1877, 31 p.

Fournet, Jean-Baptiste. Sur les travaux géologiques de V. Thiollière. Lyon, Imprimerie Boitel, 1848, 19 p.

Loriol, Perceval (de). Étude sur quelques Échinodermes de Cerin. Archives du Muséum d’Histoire naturelle de Lyon, 6, Lyon, Éditions H. Georg , 1895, 7 p.

Philippe, Michel, Besson, David, & Berthet, Didier. Fossiles de Cerin, Clermont-Ferrand, Un, Deux… Quatre éditions, 2004, 127 p.

Rulleau, Louis, Almeras, Yves, Combemorel, Raymond, Elmi, Serge, & Tintant, Henri. Révision critique des céphalopodes et des brachiopodes décrits dans le tome 4 des « Études paléontologiques… » par Eugène  Dumortier (1874). Mémoires du Muséum d’Histoire naturelle de Lyon, 2, Lyon, Éditions du Muséum de Lyon, 1998, 208 p.

Rulleau, Louis, & Rousselle, Bruno. Le Mont d’Or. Saint-Jean-des-Vignes, Éditions Espace Pierres folles, 2005, 251 p.

Thiollière, Victor. Descriptions des poissons fossiles provenant des gisements coralliens du Jura dans le Bugey, Paris, Editions J.-B. Baillière, 1854, 37 p.

Thiollière, Victor, & Gervais, Paul. Descriptions des poissons fossiles provenant des gisements coralliens du Jura dans le Bugey. 2e partie revue et annotée par Paul Gervais avec l’aide de G de Saporta, Falsan et Dumortier, Lyon, Éditions H. Georg, 1873, p. 7-26.