Les relations du Muséum de Lyon avec les autres musées

Joël CLARY, Conservateur des Sciences de la Vie, Musée des Confluences

Introduction

Le Muséum de Lyon fait partie des musées français consacrés à l’Histoire naturelle qui ont vu le jour à la fin du XVIIIe siècle avec ceux de La Rochelle, Bordeaux, Angers et Nantes. Une dizaine de muséums sont créés en France dans la première moitié du XIXe siècle, les autres étant postérieurs à 1850. Le schéma est à peu près identique en Europe. Ce n’est qu’en 1837 qu’un décret ministériel attribue à l’institution lyonnaise l’appellation officielle de Muséum d’Histoire naturelle.

On peut dire que le XIXe siècle a été caractérisé par une intense activité scientifique du Muséum lyonnais, et plus particulièrement la seconde moitié du siècle qui s’est matérialisée par un enrichissement considérable des collections dont une bonne part était présentée au public pour son instruction et son éducation.

Au cours de cette période, le Muséum a noué des liens avec de nombreux partenaires au premier rang desquels figurent logiquement les autres muséums. Ces liens furent avant tout de nature scientifique et, en fonction des directeurs et des époques, leur intensité et leur finalité a pu varier. Nous analyserons ces liens sous l’angle des collections et les éléments qui ont servi à cette étude ont comme source unique les archives conservées au Muséum (registres d’entrée complétés par les données des dossiers d’archives de Claude Jourdan et de Louis Lortet).

On distingue deux périodes d’activité du Muséum assez tranchées et correspondant aux directions successives de Claude Jourdan puis Louis Lortet.

1 - Les liens avec les muséums sous Claude Jourdan (1803-1873)

Lorsque Claude Jourdan prend en charge le muséum en 1832, il fait le constat de la piètre qualité des collections, ou du moins de ce qu’il en reste. Il se donne alors pour mission de compléter les collections existantes et, dans beaucoup de domaines, de les reconstituer entièrement. Il cherche aussi à moderniser les méthodes de classification et de les appliquer aux collections. Pour cela, il obtient des missions de prospection en France et en Europe (Côtes de la Manche en 1832 ; Paris en 1833 ; Marseille, Toulon, Hyères, Nice, Gènes, Milan, Turin, Genève en 1833 ; Londres en 1834). Ces missions sont destinées d’une part à acquérir des collections sur place auprès de naturalistes ou de commerçants, d’autre part à établir des contacts avec des responsables de cabinets ou de musées d’Histoire naturelle. Claude Jourdan était géologue mais il s’est également beaucoup intéressé à l’anatomie animale. Les collections rassemblées par lui l’étaient avant tout dans un but d’enseignement auprès du grand public, mais aussi pour les étudiants et les chercheurs. Jourdan donnait d’ailleurs à cette époque des cours de zoologie. Des missions de prospection de Jourdan résulteront beaucoup d’achats auprès de marchands, comme par exemple les oiseaux rapportés de Londres en 1934, mais finalement on ne relève que très peu d’échange de matériel. C’est essentiellement le cabinet d’Histoire naturelle de Paris, et le plus souvent à la demande de la municipalité lyonnaise, qui va proposer du matériel à son homologue lyonnais, sous la forme de livres et moulages, mais aussi de collections géologiques et zoologiques. On peut avoir une idée de ces donations avec le tableau suivant (Fig. 1) :

année

Nature de la collection reçue

1827

Peaux d’oiseaux et de mammifères

1828

Collections de coquilles et d’oiseaux

1832-1834

Poissons (liste établie par M. Bibron, aide-naturaliste)

1832-1834

Mammifères (liste établie par Geoffroy Saint-Hilaire)

1832-1834

Reptiles, insectes, roches, minéraux

1865

Lot de spécimens zoologiques du fonds Lamarre-Picquot (Amérique du Nord).

Fig. 1 – Collections reçues du Muséum national d'Histoire naturelle, Paris

En terme de collections, les rapports avec les autres musées étaient réduits. On citera l’échange de moulages paléontologiques avec l’Université de Rochester (État de New York).

2 - Les liens avec les muséums sous Louis Lortet (1838-1909)

Lorsque Louis Lortet reprend le Muséum en 1870, les collections sont déjà importantes mais dans un état de conservation et de rangement déplorable. Passée la phase de remise en ordre, Lortet a pour ambition de donner au Muséum une stature scientifique internationale. Cependant, ses projets de visite des muséums européens sont ajournés à cause de la guerre de 1870. Il privilégie les liens avec les scientifiques et les musées.

Un type de rapports est l’implication de scientifiques dans l’expertise et l’étude des collections du musée, comme Olphe Gaillard pour les oiseaux, Locard pour les coquilles, de Loriol, Lütken pour les échinodermes, etc. Beaucoup de ces spécialistes travaillent alors dans les muséums ou en liaison étroite avec eux. Ils sont impliqués dans le rangement et le classement des collections ainsi que dans la réalisation de collections scientifiques de référence. Ces rapports sont facilités par la notoriété scientifique de Lortet et par celle du muséum lyonnais qui doit alors sa renommée grâce aux activités menées par l’institution sous la forme de collectes et de fouilles mais aussi d’études et de publications scientifiques dans les Archives du Muséum d’Histoire naturelle de Lyon récemment créées.

La politique d’échange de collections

Aux échanges d’expertises s’ajouteront rapidement des échanges de matériel de collection, soit avec des particuliers, soit le plus souvent avec des institutions. Le principe est de proposer du matériel dont l’originalité et la rareté lui confèrent une valeur en terme d’échange. Les échanges sont souvent initiés par l’envoi de moulages paléontologiques et des volumes des Archives du Muséum renfermant des articles scientifiques originaux. Les fossiles du gisement de Cerin, ceux de La Grive-Saint-Alban, des lots d’animaux provenant du Moyen-Orient ou de Cochinchine font bien souvent l’objet d’échanges (Fig. 2-4). Les deux tableaux ci-après indiquent la destination des lots de collection échangés et concernant respectivement les fossiles de Cerin (Fig. 2) et le matériel en alcool provenant du Moyen-Orient et de Cochinchine (Fig. 3).

Échange de matériel du gisement de Cerin

Année

Institution

Nature de la collection cédée

1871

Muséum de Genève

Fossiles de Cerin et moulages

1871

Musée de Toulouse

Fossiles de Cerin et moulages

1871

Musée de Bâle

Fossiles de Cerin et moulages

1872

Musée de Copenhague

Fossiles de Cerin

1872

Musée de Caen

Fossiles de Cerin et moulages

1872

Musée de Munich

Fossiles de Cerin et moulages

1874

Muséum de Paris

Fossiles de Cerin

1874

Museum Cambridge Massachusetts

Fossiles de Cerin, fossiles, préhistoire, poissons du Rhône dans l'alcool

1876

Musée de Naples

Fossiles de Cerin

1876

Musée de Dunedin (Nouvelle-Zélande)

Fossiles de Cerin et fossiles autres

1876

Muséum de Stockholm

Fossiles de Cerin, fossiles autres, insectes, moulages, reptiles en alcool, minéraux

1876

Musée zoologique de Darmstadt

Fossiles de Cerin, insectes, poissons du Moyen-Orient

1877

Musée zoologique de Lausanne

Fossiles de Cerin

1877

Musée de Canterburg (Nouvelle-Zélande)

Fossiles de Cerin

1877

Musée de Lausanne

Fossiles de Cerin et moulages

1879

Musée de Bergen

Fossiles de Cerin, animaux de Syrie et de Cochinchine

1879

Museum de Darmstadt

Fossiles de Cerin, fossiles autres, animaux dans l'alcool, oiseaux en peaux

1882

Musée de Copenhague

Fossiles de Cerin

1906

Muséum de Stuttgart

Momies, Fossiles de Cerin et de la Grive

1926

Musée de Brou

Fossiles de Cerin

1931

Muséum du Havre

Fossiles de Cerin

1933

Muséum de la Rochelle

Fossiles de Cerin

1936

Musée Villefranche-sur-Saône

Fossiles de Cerin

Fig. 2 – Échange avec divers musées de matériel de Cerin (extraits des registres d’entrée)

Échange d’échantillons animaux en alcool

Année

Institution

Nature de la collection cédée

1876

Museum de Stockholm

Fossiles de Cerin, fossiles, insectes, moulages, reptiles en alcool, minéraux

1876

Musée zoologique de Darmstadt

Fossiles de Cerin, insectes, poissons du Moyen-Orient

1876

Musée de Stockholm

Fossiles, reptiles en alcool, insectes

1876

Muséum de Paris

Reptiles dans l'alcool (Syrie, Cochinchine), cranes

1877

Musée de Genève

Animaux de Syrie et Cochinchine

1877

Museum Cambridge Massachusetts

Reptiles en alcool et fossiles

1879

Musée de Bergen

Fossiles de Cerin, animaux de Syrie et de Cochinchine

1879

Museum de Darmstadt

Fossiles de Cerin, fossiles divers, animaux dans l'alcool, oiseaux en peaux

1879

Muséum de Strasbourg

Peaux d'animaux de Syrie et de Cochinchine

1879

Museum Cambridge Massachusetts

Peaux d'oiseaux Cochinchine

1879

Muséum de Gênes

Reptiles de Cochinchine et du Moyen-Orient

1881

Muséum de Genève

Animaux de Cochinchine et du Moyen-Orient

1882

Museum Cambridge Massachusetts

Poissons, reptiles, oiseaux du Moyen-Orient

1884

Musée zoologique de St Petersbourg

Poissons

1886

Museum Cambridge Massachusetts

Animaux de Cochinchine

1886

Musée d'Histoire naturelle de Berne

Animaux de Cochinchine

1886

Musée zoologique de St Petersbourg

Animaux de Cochinchine

1892

British Museum of Natural History

Poissons

1896

Muséum national des États-Unis Washington

Poissons de Cochinchine et du Moyen-Orient

1896

British Museum of Natural History

Poissons

1898

Muséum de Paris

Poissons

1898

British Museum of Natural History

Poissons

Fig. 3 – Liste d'envoi à divers musées d'échantillons en alcool (extraits des registres d’entrée)

Vue de poissons de Cochinchine en collection  lettre à Lowen, Musée de Stockholm, dressant une liste d'envoi essentiellement d'animaux de Cochinchine

Fig. 4 – Vue de poissons de Cochinchine en collection ; À droite, lettre à Lowen, Musée de Stockholm, dressant une liste d'envoi essentiellement d'animaux de Cochinchine
© C. Audibert

La nature du matériel envoyé aux musées partenaires se diversifie peu à peu. Aux fossiles et animaux s’ajoutent du matériel momifié d’Égypte, des collections anthropologiques, des pièces préhistoriques, etc. Une liste, non exhaustive, des musées partenaires (Fig. 5) fait ressortir une majorité de musées étrangers, preuve de la notoriété internationale de l’institution lyonnaise.

American Museum of Natural History, New York

British Museum of Natural History London

Musée anthropologique de Buenos Aires

Musée de Bâle

Musée de Bergen, Norvège

Musée de Berne

Musée de Bologne

Musée de Budapest

Musée de Canterburg (Nouvelle-Zélande)

Musée de Constantinople

Musée de Copenhague

Musée de Dunedin (Nouvelle-Zélande)

Musée de Milan

Musée de Munich

Musée de Naples

Musée de Pérouse

Musée de Rome

Musée de Stockholm

Musée de Varallo (Italie)

Musée de Zurich

Musée des Îles Canaries

Musée d'Histoire naturelle de Berne

Musée du Caire

Musée paléontologique de Munich

Musée polytechnique de Moscou

Musée zoologique de Darmstadt

Musée zoologique de Lausanne

Musée zoologique de St Petersbourg

Museum Cambridge, Massachusetts

Muséum de Bruxelles

Muséum de Gênes

Muséum de Genève

Muséum de Haarlem

Muséum de Stuttgart

US National Museum, Washington, États-Unis,

Smithsonian Philadelphie, États-Unis

Muséum d’Histoire naturelle, Paris

Musée d'Annecy

Muséum d’Orléans

Musée de Brou

Musée de Caen

Musée de Chambéry

Muséum de Grenoble

Muséum de la Rochelle

Muséum de Nîmes

Muséum de Strasbourg

Musée de Troyes

Musée Villefranche-sur-Saône

Muséum de Toulouse

Muséum du Havre

Fig. 5 – liste des musées partenaires du Muséum de Lyon dans le cadre d'échange de matériel zoologique (liste à caractère non exhaustif, tirée des registres d’entrée du Muséum)

La place privilégiée du Muséum national d’Histoire naturelle

Comme le montre le tableau ci-dessous (Fig. 6), le Muséum parisien tient encore une place importante par la fréquence des échanges opérés avec le Muséum de Lyon. Aux envois à sens unique du Muséum parisien va succéder une véritable politique d’échanges dans les deux sens.

Année

Opération

Matériel reçu de Paris

Matériel envoyé à Paris

1871

Échange

Zoologie, Paléontologie

 

1873

Échange

Zoologie, Paléontologie

 

1873

Don

Peaux de mammifères et oiseaux certains lots en « mauvais état »

 

1874

Don

Crustacés

 

1874

Envoi

 

Fossiles de Cerin

1875

Don (échange)

Crustacés

 

1875

Don (échange)

Ours blanc

 

1875

Don (échange)

Serpents en alcool

 

1876

Échange

Serpents en alcool

 

1876

Envoi

 

Reptiles dans l'alcool (Syrie, Cochinchine), crânes

1877

Don

Peaux d’oiseaux

 

1877

Échange

Roches

 

1878

Don

Peaux de mammifères et oiseaux certains lots en « mauvais état »

 

1879

Don

Ostéologie

 

1879

Don (échange)

Reptiles dans l’alcool

 

1880

Don

Peaux de mammifères et oiseaux certains lots en « mauvais état »

 

1882

Don

Oiseaux

 

1882

Envoi

 

Ostéologie

1883

Envoi

 

Crânes

1891

Échange

Oiseaux

 

1898

Envoi

 

Poissons

1901

Échange

Squelettes

 

1904

 

Animaux

Animaux momifiés

Fig 6. – Tableau des échanges avec le Muséum national d'Histoire naturelle, à Paris (extrait des registres d’entrée)

Une analyse poussée des échanges s’avère difficile car le recensement des collections impliquées est incomplet. Le plus souvent, il n’est pas possible d’établir une corrélation stricte entre les objets entrant et sortant, les échanges ayant été décalés dans le temps. Certains envois sont cependant bien documentés (Fig. 7).


Fig. 7 – Liste d’envoi de matériel adressée à M. Sauvage, au Muséum national d'Histoire naturelle (© C. Audibert)

 

3 - Comparaison entre les pratiques du XIXe et les pratiques actuelles

Enrichissement des collections

Le XIXe siècle a vu la constitution de collections de référence. Cela explique l’importance des échanges de matériel primaire, base des collections en cours de constitution. L’époque contemporaine voit les collections scientifiques continuer à s’enrichir, mais dans des secteurs beaucoup plus ciblés et plus spécialisés (pour l’Histoire naturelle : paléontologie, entomologie par exemple) et en tout cas plus par échange de collections, cette pratique étant aujourd’hui prohibée en France. Elle est aujourd’hui relayée par des actes de dépôt de collections scientifiques qui sont beaucoup plus cadrés et rigides.


Expositions

En terme de présentation publique, les pratiques ont profondément changé, suivant en cela l’évolution du discours scientifique. Les modes de présentation ont été bouleversés avec l’apparition des expositions temporaires, entraînant une rotation accélérée des objets et la multiplication des prêts ou des dépôts d’objets à d’autres musées, quand ce n’est pas le prêt ou la coproduction d’expositions entières.

Recherche et études scientifiques

L’échange de publications scientifiques se perpétue de nos jours sous forme continue. Les prêts scientifiques ainsi que les échanges de moulages (en paléontologie) sont très importants car, avec l’évolution de la connaissance, les collections anciennes et celles du XIXe en particulier, font l’objet de révisions importantes du matériel de référence qu’elles renferment. Ceci entraîne un nombre important de consultations ou de prêts de matériel scientifique accordé à des chercheurs étrangers travaillant dans des muséums ou en liens directs avec ceux-ci.

La politique de recherche de l’institution favorise les liens avec les musées, par exemple les musées français pour des études faunistiques régionales, le Maroc ou la Bolivie dans le cadre de projets internationaux.

À l’échelle régionale, d’autres types de rapports existent avec les anciens « musées mixtes » pour l’expertise de leurs collections d’Histoire naturelle, dont beaucoup remontent au XIXe siècle !

Enfin, les rapports avec le Muséum national d’Histoire naturelle ne sont pas privilégiés. Ils existent soit dans les besoins réciproques de consultation de collections scientifiques, soit pour l’expertise de nos collections par des spécialistes parisiens.


Conclusion

D’une manière générale, cette brève étude montre que l’échange de collections était une pratique très courante au XIXe siècle, pratique qui constituait un réel outil de développement institutionnel reposant lui-même sur une active politique de collecte et de missions menées par l’institution. Elle confirme que les relations institutionnelles reposent, comme souvent au départ, sur des relations privilégiées entre des personnes guidées par une même passion ou volonté. Elle met par ailleurs en avant le manque flagrant de lisibilité des données disponibles et l’intérêt qu’il y aurait à consulter les archives des musées partenaires. Elle nous montre enfin l’importante évolution des pratiques qui se traduit à la fois par un continuum d’actions scientifiques mais aussi de ruptures, de seuils liés à l’évolution du contexte scientifique.

Au constat de l’évolution radicale des rapports entre muséums depuis le XIXe siècle, est associé celui de la forte implication des collections du XIXe siècle dans les activités contemporaines de l’institution.