Joël Clary, Conservateur des Sciences de la Vie
Cédric Audibert, Chargé des collections d’Invertébrés
Musée des Confluences
Quelle histoire se cache derrière les objets des collections du Muséum ? Que sait-on de cette histoire ? Approfondir la connaissance historique des collections peut-il changer le regard porté sur les collections ? Autant de questions pour lesquelles nous nous efforcerons de trouver des éléments de réponse tout au long de notre discours.
Les collections du Muséum ont une histoire longue et mouvementée. Leur étude, −a fortiori leur historiographie− s’avère tout aussi intéressante que difficile. Celle-ci s’appuie sur les informations portées par les objets eux-mêmes (marquage, étiquettes) (Fig. 1), les livres d’entrée, les livres d’inventaires, les documents d’archive ainsi que les publications des auteurs.

Un premier constat est qu’une proportion non négligeable d’objets a disparu au fil du temps. Pour ceux conservés jusqu’à nous, les tentatives de corrélations entre ces objets et informations archivées font ressortir :
Certaines pratiques muséales peuvent nous fournir quelques explications.

Fig. 2
– Collections générales d’insectes et de coquilles
pour exposition
au public (© C. Audibert)

Fig. 3 – Collection
générale de coquilles, servant
de collection de référence
scientifique (© C. Audibert)
2. La seconde pratique est celle des échanges de matériel de collection. Cette pratique était également très répandue au XIXe siècle, toujours dans la logique de disposer du plus grand nombre de taxons scientifiques différents, les « doubles » servant de monnaie d’échange pour combler les lacunes de la collection. L’échange pouvait porter sur quelques objets isolés ou au contraire sur une grande série d’objets. Il était pratiqué avec des musées, des institutions diverses ou des particuliers. C’est ainsi, qu’en 1878, « des » coquilles des mers de Chine de la collection Meunier sont cédées à M. De Fréminville en échange de 74 silex. On note aussi, en 1880, l’échange d’insectes avec M. Villard, fabricant de velours, sans en connaître le contenu ni les motivations. Les liens du musée avec le monde artistique ou artisanal étaient parfois étroits. Beaucoup de matériel a été cédé à diverses institutions locales : l’École vétérinaire de Lyon, l’Institut expérimental agricole d’Écully, la Faculté de Médecine, la Faculté des Sciences de Lyon pour ses cours, des écoles… Malheureusement, la nature de ces échanges ou de ces cessions n’a pas toujours été correctement consignée.
Il faut attendre le milieu du XVIIIe siècle pour voir apparaître dans la définition du mot « collection », l’intérêt scientifique. Le Grand Robert (1755) définit la collection comme « une réunion d’objets ayant un intérêt esthétique, scientifique ou valeur de rareté »[4]. Les mots « collectionner » et « collectionneur » n’apparaîtront qu’au milieu du XIXe siècle.
Si les cabinets de curiosités apparus à la Renaissance rassemblaient des objets très hétéroclites, sans ordre et où seuls l’étrange, l’inédit, le bizarre avaient leur place, ceux-ci s’organisent progressivement à partir du XVIIe siècle, et encore plus au XVIIIe siècle, avec l’amélioration des systèmes classificatoires à l’époque des encyclopédistes. Ils seront remplacés au XIXe siècle par les musées scientifiques et par l’apparition des associations naturalistes dont l’importance sera considérable fin XIXe. On passe ainsi de la simple curiosité naturaliste assez librement exprimée au sein de ces cabinets (« chaos organisé »), au naturalisme en tant que science, avec l’émergence de véritables musées de science, de plus en plus spécialisés et soucieux d’être à la pointe du progrès scientifique, plus particulièrement en histoire naturelle et en médecine.
Les musées du XIXe siècle sont dévolus à la recherche scientifique (sciences expérimentales, physiologie, anatomie, industrie pour les collections géologiques et minières) et la taxinomie y est omniprésente. Les collections, tout en conservant leur vocation encyclopédique, enrichies par les apports variés deviennent de plus en plus importantes quantitativement et qualitativement. On passe progressivement d’une recherche de l’exhaustivité mondiale vers des collections spécialisées, régionales, systématiques (collections de référence). Comme l’indiquait si bien Arnould Locard en 1880 dans son discours consacré aux naturalistes lyonnais, « toutes ces branches si diverses de la zoologie, de la botanique et de la géologie jetaient leurs premiers rameaux où tant d’enfants de Lyon venaient cueillir ces fruits dont la science semble si prodigue ». [5]
Le Muséum de Lyon s’est fortement inscrit dans ce courant et le XIXe siècle est caractérisé par un fort accroissement des collections ; mais cette dynamique, loin d’être continue, s’est confrontée à de multiples événements politiques, des crises majeures, des problèmes internes… ; elle est très liée au contexte scientifique, social et politique des époques traversées. (Fig. 4).

Fig. 4 – en haut : Incidence de l’environnement scientifique, politique et social. − en bas : Influence de la politique des directeurs
D’une manière globale, on peut dire que le XIXe siècle est un siècle de croissance ponctué de crises[6] (Fig. 4, haut) ; les différentes directions du musée suivent étrangement les périodes qui ont marqué l’Histoire française et les vicissitudes qu’a connues le musée ont largement coïncidé avec les événements politiques majeurs : les périodes critiques sans directeur, les collections laissées à l’abandon, sont directement ou consécutivement liées à des crises politiques importantes (1814/1815 ; 1830/1831 ; 1870/1871).
Cette dynamique d’acquisition est également liée aux orientations données par les directeurs successifs, eux-mêmes tributaires des moyens qui leur sont attribués, et donc des restrictions budgétaires liées aux événements politiques ; ainsi, la révolution de 1848 a été suivie de restrictions budgétaires si drastiques qu’elles découragèrent le directeur Jourdan – pourtant si actif sous la Monarchie de Juillet –, de poursuivre sa première mission de conservateur des collections et les laissa, faute de moyens, à un quasi-abandon.
L’enrichissement des collections s’est effectué de manière soit isolée et unique, soit échelonnée et multiple, soit sous la forme de collections complètes. En terme de bilan, les vertébrés forment une partie très importante des collections.
La répartition géographique globale des collections de vertébrés fait apparaître qu’une proportion de 80 à 90 % des collections a une origine extra-européenne. Au XXe siècle, cette proportion baissera sensiblement avec l’apport important de matériel français et régional.
Le tableau suivant (Fig. 5), non exhaustif, montre bien que le nombre de collecteurs et donateurs est bien plus important que l’on pourrait l’imaginer à première vue. Une vingtaine de noms seulement apparaît sur la plaque des donateurs (Fig. 9) pour la période qui nous intéresse. Beaucoup d’entre eux dont les noms apparaissent dans les livres d’entrées, associés ou non à des informations souvent laconiques, nous sont totalement inconnus. Il nous est impossible pour un certain nombre de définir avec précision ce qu’ils ont donné ou vendu, et quand bien même nous le saurions, il ne serait pas toujours possible de repérer en collection les spécimens concernés.
| Adolphe | manque d'information |
| Agassiz | caractère scientifique |
| Ass. Lyon. Amis Sc. Nat. |
contexte social |
| Baron de Brémont | manque d'information |
| Berger | manque d'information |
| Biferi | manque d'information |
| Bonnardel | manque d'information |
| Bourcier | caractère scientifique |
| Bourdaret | contexte social |
| Bouvier | manque d'information |
| Brébion | manque d'information |
| Buffard | manque d'information |
| Caine | manque d'information |
| Cauvin | contexte social |
| Chabrières | manque d'information |
| Chaffangeon | manque d'information |
| Chantre | caractère scientifique - contexte social |
| Consul Blanche | contexte social |
| Corre | contexte social |
| Cotteau | caractère scientifique |
| De Cuers | manque d'information |
| De Loriot | caractère scientifique |
| Degreaux | caractère scientifique - intérêt plus commercial |
| Dejean | caractère scientifique |
| Devilliers (Vve) | manque d'information |
| Deyrolle | intérêt plus commercial |
| Donzel H.A. | caractère scientifique |
| Donzel H. | caractère scientifique |
| Dugès | caractère scientifique |
| Falconnet | manque d'information |
| Fochon | manque d'information |
| Gabillot | caractère scientifique |
| Gaillard | caractère scientifique - contexte social |
| Gal | intérêt plus commercial |
| Gérard | manque d'information |
| Germain | manque d'information |
| Gilibert | caractère scientifique - contexte social |
| Godard | caractère scientifique |
| Godeffroy de Hambourg | manque d'information |
| Greville | intérêt plus commercial |
| Grilat | caractère scientifique |
| Guérin | manque d'information |
| Hénon | contexte social |
| Hoffmann | manque d'information |
| Hustache | caractère scientifique |
| Janowski | manque d'information |
| Jourdan | caractère scientifique - contexte social |
| Jus | contexte social |
| Kleimann | caractère scientifique |
| Koehler | caractère scientifique |
| Lafond | intérêt plus commercial |
| Lataste | caractère scientifique |
| Locard | caractère scientifique |
| Lortet | caractère scientifique - contexte social |
| Lucas | manque d'information |
| Lütken | caractère scientifique |
| Malmazet | manque d'information |
| Martin | manque d'information |
| Meunier | manque d'information |
| Michaud | caractère scientifique |
| Morice | caractère scientifique |
| Motte Donat | intérêt plus commercial |
| Mouton-Fontenille | caractère scientifique - contexte social |
| Müller | manque d'information |
| Mulsant | caractère scientifique |
| Nader & Cie | manque d'information |
| Pallary | caractère scientifique |
| Parc de la Tête-d’Or | contexte social |
| Parzudaki | intérêt plus commercial |
| Pélagaud | manque d'information |
| Père Ménager | manque d'information |
| Perrot | intérêt plus commercial |
| Perroud | caractère scientifique |
| Pianet | manque d'information |
| Redenbach | manque d'information |
| Revil | intérêt plus commercial |
| Rey | caractère scientifique |
| Robillard | caractère scientifique |
| Rolland | manque d'information |
| Roman | caractère scientifique |
| Savin | manque d'information |
| Savoye | manque d'information |
| Schlumberger | manque d'information |
| Schneider | manque d'information |
| Sermet (Baronne de) | manque d'information |
| Simon | caractère scientifique |
| Soubry | manque d'information |
| Susini | manque d'information |
| Szymariski | contexte social |
| Terver | caractère scientifique |
| Thozet | contexte social |
| Tockog | manque d'information |
| Vasse | manque d'information |
| Verreaux | caractère scientifique - intérêt plus commercial |
| Vizonneau | intérêt plus commercial |
| Wetzell | manque d'information |
Fig. 5 –
Essai de recensement des donateurs et de classement
en fonction du caractère dominant de leur lien avec l’institution ;
en gras, caractère
scientifique ;
en italique, intérêt plus commercial ;
en
souligné, contexte social (dont le personnel du musée) ;
sont laissés en
normal, tous les autres noms au sujet desquels nous n’avons pas d’information.
Après s’être attachés à analyser la nature des collections, nous avons tenté de nous pencher sur la personnalité des collecteurs, collectionneurs et donateurs. L’analyse du profil des personnes qui sont à l’origine des entrées de collections au XIXe siècle, fait apparaître qu’à une immense majorité, ce sont des naturalistes, c’est-à-dire des personnes éprises des Sciences de la nature, que ce soit par goût ou par intérêt. On peut distinguer en leur sein les généralistes et les spécialistes, ceux de terrain et de cabinet, les amateurs et les professionnels…
Chez ces naturalistes, deux paramètres semblent avoir une forte influence sur la nature et la qualité des entrées dont ils sont à l’origine, d’une part le niveau de compétence scientifique, d’autre part la motivation de l’acte de cession.
L’activité de trois personnages peut être rapidement évoquée et témoigner de la diversité de leur contribution à l’enrichissement des collections du Muséum.
Fig. 6 − Portrait de Louis Lortet. À droite, poissons en alcool rapportés
du Moyen-Orient (© C. Audibert)
Outre le fait d’une politique active qui a donné au Muséum une stature internationale, le directeur du Muséum (de 1870 à 1909) a personnellement contribué à l’essor des collections lyonnaises par la conduite de missions au Moyen-Orient, au même titre qu’Ernest Chantre, son proche collaborateur. Il s’est en particulier investi dans l’étude des reptiles et des poissons de cette région, décrivant plusieurs espèces nouvelles pour la science. De ses voyages (entre 1873 et 1909), il a rapporté un grand nombre d’échantillons dans toutes les disciplines de la zoologie.

Gilbert Tirant est né à Lyon en 1848. Son père était vétérinaire et lui-même fera des études de médecine jusqu’à l’obtention du titre de Docteur. En 1873 et 1874, il séjourne en Tunisie, puis se rend en Cochinchine en tant qu’administrateur stagiaire des affaires indigènes pour devenir en 1888 résident de première classe. Il occupera différents postes administratifs en Annam et au Tonkin et, en 1894, deviendra directeur des affaires politiques et des protectorats au Gouvernement général de l’Indochine. De retour en France en 1898, il meurt de la malaria en octobre 1899. On sait très peu de chose sur ce naturaliste et sur les rapports qu’il entretenait avec le Muséum de Lyon. Toujours est-il qu’il a fait parvenir au musée de sa ville natale une collection très intéressante d’oiseaux, de poissons et d’autres animaux de Cochinchine. Il a décrit plusieurs nouvelles espèces de poissons dont les types sont conservés au Muséum.
Un autre Lyonnais, Albert Morice (1848-1877) a fourni au Muséum d’importantes collections zoologiques et a suivi un parcours tout aussi intéressant. Cet ancien interne des Hôpitaux de Lyon se retrouve en Cochinchine dans le service de santé de la Marine. Il s’intéresse à tout ce qui concerne ce pays, son histoire, les mœurs et coutumes des habitants, sa géologie, sa faune et publie ses observations. Il revient en France en 1874 et obtient son doctorat à la Faculté de Médecine de Paris. Il repart en Indochine en 1876 et est nommé médecin du Consulat à Qui-Nhon. Morice expédiera au Muséum de Lyon un grand nombre de spécimens d’animaux, dont une majorité de serpents, mais aussi des collections ethnologiques et archéologiques. Albert Morice était promis à un brillant avenir scientifique ; malheureusement, il meurt très jeune, à 29 ans, d’une complication pulmonaire contractée en Indochine.
On ignore si Claudius Rey a beaucoup côtoyé le Muséum de Lyon, mais tout laisse à penser que ses contacts devaient être épisodiques. D’un naturel réservé, cet entomologiste a longtemps travaillé dans l’ombre d’Étienne Mulsant (1797-1880) avec lequel il contribuera à la publication de la remarquable et monumentale Histoire naturelle des Coléoptères de France[16]. Il léguera au Muséum sa collection de cartons d’insectes, non sans l’avoir une dernière fois remise en ordre. Cette collection fait l’objet aujourd’hui d’un très grand nombre de consultations tant de la part d’entomologistes français qu’étrangers. Avec le recul de l’histoire et à travers les enseignements tirés de l’étude de sa collection, on reconnaît aujourd’hui à l’entomologiste lyonnais l’extrême justesse et pertinence de ses observations entomologiques.
Cette étude succincte donne un reflet bien partiel de l’histoire complexe des collections du Muséum. Elle fait néanmoins ressortir que le XIXe siècle est une époque phare de leur développement, lequel repose en grande partie sur l’action prépondérante de quelques personnalités, notamment des scientifiques et des naturalistes. Elle nous éclaire non seulement sur les pratiques d’alors mais aussi sur les personnalités et les motivations de leurs auteurs, sans négliger le poids du contexte scientifique, social et politique des époques traversées.
Cette histoire qui est donc celle des hommes qui les ont formées ou rassemblées en leur temps se poursuit aujourd’hui. S’y plonger contribue à faire évoluer notre vision et nous incite à considérer les collections dont nous avons aujourd’hui la charge avec une certaine humilité.

[1] Charles Joseph De Villers ou Devillers (1724-1810) : physicien et entomologiste français, né à Rennes. Sa collection de coquilles (10500 échantillons) est conservée au Centre de Conservation du Muséum de Lyon depuis 1843.
[2] Gaspard Louis André Michaud (1795-1880) : malacologiste et géologue français, né à Sornac (Corrèze). La problématique de ses collections a fait l'objet d'une étude à paraître : Boyer F. & Audibert C., « Histoire et actualité des collections de Gaspard Michaud (1795-1880) », Cahiers Scientifiques, n°13. (à paraître, décembre 2007)
[3] Paul Merck (1793-1849) : naturaliste entomologiste français, né à Lyon.
[4] Cité dans : Berger P., Pradier H., Lauxerois J., Grunberg G., “La notion de collection ou comment lutter contre l'éparpillement des choses dans le monde”, Editions de la bibliothèque publique d’information, Centre Pompidou, 2004, 32 p.
[5] Locard A., « Les Sciences naturelles et les naturalistes lyonnais dans l'Histoire. Discours de réception à l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon (21 décembre 1880) », Mémoires de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, IV (1879-80), 1881, p.350.
[6] De nombreux historiens considèrent le XIXe siècle entre 1815 avec la fin de l'Empire Napoléonien et 1914 avec le début de la Première Guerre mondiale.
[7] Jean-Emmanuel Gilibert (1741-1814) : homme politique (maire de Lyon) et botaniste français, né à Lyon.
[8] Marie Jacques Philippe Mouton-Fontenille de la Clotte (1769-1837) : botaniste et naturaliste français, né à Montpellier.
[9] Claude Jourdan (1803-1873) : géologue et zoologiste français.
[10] Louis Charles Émile Lortet (1838-1909) : médecin, botaniste, zoologiste français, né à Oullins (Rhône).
[11] CCEC, cote CO-I (anc. DS.CI), « Inventaire général du Muséum 1814 ».
[12] Cet herbier d'oiseaux, si original, doit hélas être considéré comme perdu. Le Musée de Gap renferme le seul herbier d'oiseaux connu, traditionnellement attribué au curé Dominique Chaix (1730-1799), mais qui aurait pu avoir été constitué par Mouton-Fontenille.
[13] Georges Coutagne (1854-1928) : ingénieur, agronome, botaniste, malacologue, généticien et industriel français, né à Lyon.
[14] Carré F., « Notes pour une Histoire de la Malacologie Continentale en France ». Vertigo, 1, 1991, p. 5-19.
[15] Claudius Rey (1817-1895) : entomologiste français, né à Lyon.
[16] publication en 24 tomes en 14 volumes, avec 78 planches lithographiées, de 1839 à 1868.