Le musée Georges-Labit : un musée de voyageurs ?

Françoise COLLANGES, Attachée de conservation

Toulouse, musée Georges-Labit

Vue du musée depuis le jardin.

Vue du musée depuis le jardin.

Photo T. Schneider © Musée Georges-Labit

Le musée Georges-Labit présente des collections d’Égypte ancienne et un ensemble important d’œuvres d’art de différents pays asiatiques (Chine, Japon, Inde, Vietnam, Cambodge, Tibet et Népal). Fondé en 1893 par Georges Labit (1862 – 1899), voyageur et collectionneur, il revient à son père après son décès en 1899. Celui-ci le lègue à la ville de Toulouse en 1912. En 1948, les collections égyptiennes et les collections asiatiques municipales antérieures à la création du musée Georges-Labit rejoignent le musée. En analysant la composition de ces collections et le contexte de leur création, on peut élaborer une typologie riche d’enseignement sur l’histoire du musée.

La composition d’une collection dépend essentiellement des motivations de son créateur. D’après le Petit Robert, une collection est « une réunion d’objets ayant un intérêt esthétique, scientifique, historique, géographique, une valeur provenant de leur rareté ou rassemblés par goût de l’accumulation ». Cette définition permet ainsi de distinguer deux grands types de collections :

Ces deux types ne sont pas exclusifs, mais déterminer à quel objectif premier répond la constitution d’une collection permet de mieux la comprendre, dans ses points forts comme dans ses limites. Car une collection de musée se compose de la somme de ces grands ensembles, augmentée d’acquisitions ponctuelles ou de la création de sections complémentaires.

À partir de ces deux grandes catégories, une classification des collections présentes au musée Georges-Labit est possible, en fonction de la motivation principale du collectionneur initial.

Pour les collections à valeur générale d’étude :

Pour les collections réalisées par goût personnel :

Les collections d’étude

Au cours du XIXe siècle, une évolution importante des sciences humaines voit émerger des disciplines nouvelles, parmi lesquelles l’archéologie et l’ethnologie. Les plus anciennes collections d’étude du musée reflètent ainsi une lente évolution de l’étude typologique simple de certains objets, à une prise en compte de plus en plus marquée de leur contexte de création.

Scarabées, Égypte. Photo D. Moliterni © Musée Georges-Labit

Scarabées, Égypte. Photo D. Moliterni © Musée Georges-Labit

Ainsi, les collections égyptologiques du comte de Clarac (1777–1847) et d’Alexandre Dumège (1780-1862), dans les années 1830-40, sont-elles fondées sur la constitution de séries typologiques visant à l’exhaustivité. Le premier a rassemblé près de 400 amulettes égyptiennes de tous matériaux, reflétant la diversité iconographique et formelle de ces objets.

Le second a acheté, vendu ou échangé de nombreuses pièces, afin de constituer un ensemble varié et représentatif d’ouchebtis. Dans les deux cas, les objets collectés sont achetés en Europe, sans souci de leur origine. Par ailleurs, ces deux personnages sont également des fondateurs de collections publiques, Clarac en tant que conservateur des sculptures antiques du musée du Louvre ; Dumège, en tant que créateur du dépôt révolutionnaire des Augustins à Toulouse en 1793.

Cette approche se maintient longtemps dans l’égyptologie française, et la collection de textiles coptes déposée par l’État vers 1903 témoigne de cette situation : les produits des fouilles d’Antinoé réalisées par Albert Gayet (1856-1916) sont en effet sans mention de leur contexte exact de découverte. Le découpage de certains fragments, répartis entre le musée d’Orléans et le musée de Toulouse, témoigne également de l’intérêt exclusif pour l’objet au détriment de son contexte.

Emmanuel Delorme était membre de la Société archéologique du Midi de la France. Ces objets proviendraient de Metla (Mexique) où un tombeau aurait été trouvé par un corps expéditionnaire en 1862. Ces statuettes seraient donc mixtèques, datables des VIIe – IXe s. Delorme a-t-il fait partie de l’expédition ou a-t-il acheté ce lot à son arrivée en France ? L’homme est d’abord connu pour ses collections d’antiquités gallo-romaines, qu’il complétait très probablement de collections de comparaison provenant d’autres régions du monde.

Habitation en Laponie.

Habitation en Laponie.

Photo G. Labit © Musée Georges-Labit

Plus tard, à partir des années 1880, l’émergence de l’ethnologie et de l’archéologie modernes voit apparaître d’autres types de collections, où la documentation du contexte devient plus essentielle. Georges Labit met en œuvre cette approche dans ses voyages pour la Société de géographie de Toulouse. En 1886, il entreprend un voyage vers la Laponie, avec pour objectif de rencontrer la population et d’en documenter le mode de vie pour la société de géographie.

Il collecte très peu d’objets, mais recherche des aiguilles en bois de renne, devenues très rares depuis l’importation des aiguilles métalliques anglaises. En revanche, il a emporté un appareil photographique et il rédige la légende des clichés réalisés. Il commence par réaliser son voyage et se documente à son retour, afin de garder une certaine fraîcheur de regard. À son retour, sa visite de l’Île de Man répond à la même approche.

Au-delà de l’objet, son approche implique la création d’autres types de collections : un fonds photographique et des archives documentaires, des reconstitutions de scènes, composées d’éléments authentiques et de reconstitutions. Ces éléments participent d’un désir de médiation, absent du premier type de collection que nous avons rencontré.

L’aménagement intérieur du musée en 1894 en témoigne : dans la coupole un salon oriental, à l’étage les collections rassemblées par pays, au rez-de-jardin des reconstitutions de scènes (9 groupes de personnages représentant le Japon, la Chine, la Corée, la Grèce, la Turquie, l’Afrique, l’Île de Ré, Luchon, la vallée de Bethmale).

Vue d’une présentation du musée. Photo G. Labit © Musée Georges-Labit

Vue d’une présentation du musée. Photo G. Labit © Musée Georges-Labit

Les collections d’amateurs

Au XIXe s, elles sont réalisées par des voyageurs ou des explorateurs accompagnant des missions scientifiques ou militaires. Au XXe siècle, elles se rapprochent des collections d’objets européens plus traditionnelles, les collectionneurs chinant l’objet de leur goût pour sa charge émotionnelle, son exotisme ou son esthétique.

Deux exemples du premier type sont représentés au musée Georges-Labit, avec les pièces ramenées par le général Charles-François Dugua (1744-1802) et le commandant Gaston de Roquemaurel (1804-1878). Le premier, affecté à l’armée d’Orient, participe à la campagne d’Égypte (1798-1801). Sa collection, très mal documentée, comprend cependant deux pièces majeures de la collection égyptienne du musée, Le couple et ses enfants et la Tête royale, deux sculptures remarquables. Elle semble donc s’apparenter à des souvenirs de campagne de grande qualité. Le second, Gaston de Roquemaurel (1804-1878), entame sa carrière dans la marine en 1825 et embarque comme second en 1837 sur l’Astrolabe, vaisseau de Dumond d’Urville, qui réalise une expédition en Océanie de première importance pour la constitution des collections françaises.

Tête de Jina, (Borobudur ), ramenée par Roquemaurel.

Tête de Jina, (Borobudur ), ramenée par Roquemaurel.

Photo D. Molinier © Musée Georges-Labit

Après son retour, sa carrière le conduit à nouveau en Asie, d’où il ramène des pièces surprenantes, tels la Tête de Jina provenant de Java et un encrier ayant appartenu au gouverneur chinois de Shangaï, selon une étiquette associée à l’objet.

Ces deux ensembles, aujourd’hui fondus dans la collection, relèvent des collections de souvenirs de voyages lointains. L’origine des pièces n’intéresse que dans la mesure où elle anecdotique ou prestigieuse et la rareté de l’objet prime.

Les voyageurs d’agrément ramènent également des ensembles d’intérêt. Labit, qui sait également collecter des informations plus scientifiques, rassemble également des objets par goût ou par intérêt. À peine de retour de l’Île de Man, il repart vers le Japon en passant par le canal de Suez.

Cette fois, il s’agit d’un voyage d’agrément, dont le récit, publié en 1890 dans le Bulletin de la société de géographie de Toulouse, est sous-titré « souvenirs de voyage ». Le propos est nettement touristique, se rapprochant du type de commentaire que peut faire le visiteur d’une capitale européenne. Cette approche n’est pas anodine, le Japon étant considéré comme un pays « civilisé », à la différence de la Laponie. Aucun élément de contexte n’est mentionné en lien avec les objets qu’il achète. Il réunit un ensemble à la frontière de la collection de goût et de la collection d’étude : des achats assez classiques (armes, statuaire, ivoires) voisinent avec des objets plus modestes, avec parfois une tentation typologique. Ainsi, les tsubas qu’il collecte ne sont pas des pièces décoratives mais des gardes en métal simple, très géométriques, usées et patinées. Il s’intéresse également beaucoup aux textiles, avec des visées commerciales.

Cahier d’échantillons de tissus. Photo F. Collanges © Musée Georges-Labit

Cahier d’échantillons de tissus. Photo F. Collanges © Musée Georges-Labit

Le livre d’échantillons de tissus qu’il ramène porte des mentions sur les prix en français et certains coupons ont été retirés, probablement pour être commandés. En effet, Georges Labit n’a pas l’autonomie financière d’un Émile Guimet : mis sous tutelle financière avant sa majorité, il était économiquement dépendant de son père. L’alibi commercial du voyage permet donc de motiver le soutien paternel. Au-delà de cette situation, les origines commerçantes de la famille Labit ont sûrement contribué à l’ouverture d’esprit de Georges, plus sensible à des objets usuels et moins intéressé par l’histoire des religions.

L’aménagement d’un intérieur exotique est l’une des conséquences de la collection de voyages. Si les images du musée en 1894 évoquent immédiatement la maison de Pierre Loti à Rochefort, il faut néanmoins mesurer l’intention muséale de Labit dès l’ouverture de l’établissement ; Il ne s’agit pas d’une maison particulière, et Labit n’y réside pas. Par ailleurs, il insiste sur sa volonté de classement et d’organisation des collections.

Au XXe siècle, cette veine du voyage à la fois exotique et initiatique se perpétue, et la collection de Lise et Jean Mansion, donnée en 1993 au musée Guimet de Paris et au musée Labit de Toulouse, reflète cet intérêt pour un pays spécifique et sa culture. La collection présentée au musée Labit reflète d’abord une fascination pour une culture en train de disparaître. Les objets rassemblés, achetés sur le marché de l’art et parfois dans le pays d’origine, ne sont pas documentés.

Cependant, les collections d’amateurs continuent à connaître de beaux jours : En 1999, André et Gilberte Gros donnent leur collection d’objets rituels tibétains achetés en France ; la même année, Anne Brousson donne la collection de céramiques japonaises et chinoises rassemblée par son frère, également constituée chez des marchands parisiens. Objets recherchés pour eux-mêmes, sans contexte ni indication d’origine, ils reflètent le goût d’une époque et d’une personne.

Enfin, en 1980, Hélène Chevalier, antiquaire de profession, donne une collection de tissus coptes patiemment rassemblés au fil des ans. Elle trouve sa place naturelle au musée Labit, où elle rejoint les fragments coptes issus des fouilles d’Albert Gayet, affectés au musée de Toulouse en 1903. Par ce biais, la collection d’amateur retrouve son contexte d’étude.

Bol à thé, collection Brousson. Photo J. Vieussens © Musée Georges-Labit

Bol à thé, collection Brousson. Photo J. Vieussens © Musée Georges-Labit

Bibliographie :

AUFRERE Sydney H.. Les collections du musée Georges-Labit, la collection égyptienne, Toulouse, musée Georges-Labit, 1995.

BAZIN, Nathalie. L’art du Tibet, la donation Lise et Jean Mansion, Toulouse, musée Georges-Labit, 1997.

Les cahiers du musée Georges-Labit. Les collections, Toulouse, musée Georges-Labit, 1997.

Archives du musée Georges-Labit.

LEFEVRE, Geneviève. Georges Labit, un globe-trotter toulousain, 1862-1899, Toulouse, Daniel Briand, 1994.

LORQUIN, Alexandra. Étoffes égyptiennes, Paris, Somogy, Toulouse, musée Georges-Labit, 1999.