Le terme « biodiversité », contraction de diversité biologique, a été introduit au
milieu des années 1980 par des naturalistes qui s’inquiétaient de la destruction
rapide des milieux naturels. Ils ont été entendus puisqu’une Convention
internationale sur la Diversité biologique a été signée par de nombreux États à
la suite de la Conférence sur le développement durable de Rio de Janeiro, en
1992. Depuis, « biodiversité » a connu un succès exceptionnel puisqu’il fait
maintenant partie du langage usuel au même titre que le développement
durable.
On a tendance, comme c’est souvent le cas pour des mots à la mode, à utiliser
le terme biodiversité à tout propos, sans que son contenu soit bien défini. Et
pour cause… La biodiversité est un « mot valise » qui recouvre différentes
représentations que les hommes, individuellement, ou les sociétés,
collectivement, se font de la nature et des espèces vivantes. Chaque définition
de la biodiversité implique à la fois une certaine vision du monde et un
ensemble d’actions et de mesures techniques, économiques et politiques, qui se
rapportent à cette représentation.
Car la nature n’est pas perçue par tous de la même manière. En fonction de sa
culture, de son passé, de ses préoccupations, un individu peut avoir une
représentation de la nature différente de celle de son voisin. On dit que la
culture judéo-chrétienne aurait privilégié la soumission de la nature à l’homme
(le « tu domineras la nature » de la Bible). Pour d’autres cultures, le regard
porté sur la nature serait plus « amical ». Les animaux, les arbres sont
considérés comme des êtres vivants, au même titre que les hommes. Quoi qu’il
en soit, nos modes de représentation de la nature auront des conséquences sur
la manière dont nous la gérons et sur nos projets en matière de conservation.
De manière un peu schématique on peut dire que :
• Pour les scientifiques qui essaient de comprendre les causes et les mécanismes
de la diversification de la vie, la diversité des espèces est le produit de
l’évolution. C’est un objet d’étude qui les amène à poursuivre l’inventaire des
espèces vivantes, à étudier leur biologie, leur écologie et l’histoire de la vie
depuis les origines du monde.• Pour d’autres, qui s’intéressent à la conservation de la nature, la diversité
biologique est un patrimoine, un héritage que nous avons le devoir moral de
préserver.• Pour d’autres encore, la biodiversité est « utile » aux hommes : ressources
naturelles liées à la pêche, à la cueillette, etc., mais aussi services rendus par
les écosystèmes, comme l’épuration des eaux. Pendant longtemps, les
hommes se sont soignés en utilisant des produits de la nature. Encore
aujourd’hui, au moins 50 % de la population mondiale use des médecines
dites « traditionnelles ». Cette démarche utilitariste est privilégiée
actuellement pour promouvoir la conservation de la biodiversité.• Les industriels, quant à eux, trouvent dans la biodiversité des ressources
génétiques, de nouvelles molécules, de nouveaux matériaux… La biodiversité
est pour eux un « or vert », qui fut l’un des grands enjeux de la Convention
sur la Diversité biologique. Les pays du Sud, où se trouve l’essentiel de la
diversité biologique, ont entrevu là une possibilité de monnayer leurs
ressources génétiques auprès des pays industrialisés.• Le citoyen européen, pour sa part, peut apprécier les beaux paysages, les
parcs naturels ou l’observation des animaux sauvages. Il peut également se
consacrer à la pêche à la ligne ou aux collections d’insectes et de coquillages,
ou encore rechercher des plantes ornementales originales. Il n’y a pas si
longtemps prédominait la mode des manteaux de fourrure ou des chapeaux à
plume ; dans de nombreux pays, plantes et animaux sont, encore de nos jours,
largement utilisés pour les bijoux, les parures ou la décoration. La
biodiversité trouve là un usage ludique et esthétique.
Ces différentes perceptions peuvent, bien sûr, cohabiter en chacun de nous.
L’origine des collections scientifiques remonte aux cabinets de curiosité de
l’Europe du XVIe siècle. Puis les grands voyages d’exploration des XVIIe-XIXe
siècles ont marqué les esprits car ils ont fait découvrir aux Européens nombre
d’espèces inconnues. De nombreux collectionneurs privés ont alors commencé
à rassembler des quantités considérables d’animaux, pour leur valeur
scientifique mais aussi esthétique.
Les collections constituées par des naturalistes dans toutes les régions du globe
sont entreposées aujourd’hui dans des musées d’histoire naturelle et des jardins
botaniques. Ces collections sont les véritables archives de la biodiversité. Elles
renferment notamment des « types », c’est-à-dire des individus qui ont servi de
modèle pour décrire de nouvelles espèces végétales ou animales.
Ce serait une erreur de penser que ces pièces dorment dans la pénombre depuis
des décennies. Au contraire, une collection bien entretenue est vivante : la
systématique et la taxonomie sont des sciences qui évoluent en permanence en
fonction de l’avancement des connaissances. Les grandes collections font
l’objet de nombreuses sollicitations de la part des scientifiques qui veulent
décrire de nouvelles espèces. D’autres espèces changent de nom, des genres
nouveaux sont créés. Il faut donc sans cesse actualiser, en fonction des
nouvelles découvertes, des collections qui s’enrichissent simultanément de
nouveaux échantillons.
Les collections constituent également des références pour étudier la
distribution géographique passée et présente des espèces. Certaines renferment
des espèces éteintes, ou des spécimens provenant d’écosystèmes aujourd’hui
disparus. N’oublions pas non plus les végétaux et animaux fossiles : sans ces
archives de la Terre, il aurait été impossible de reconstituer l’histoire de la vie.
Une fonction plus « visible » des musées est l’information et l’éducation du
public. La nature a produit quantité de formes et de couleurs et les organismes
ont développé de bien curieuses adaptations… sans compter des chimères tel
l’ornithorynque, un mammifère aux pieds palmés et au bec de canard ! Les
musées contribuent à faire connaître ces faunes méconnues, soit parce qu’elles
n’existent que dans des contrées éloignées, soit parce qu’elles se dérobent aux
regards des observateurs non avertis. Il ne faut pas mésestimer cette part de
rêve à laquelle nous invite l’observation de la diversité biologique. Les
créations de la nature valent bien celles des hommes !
Il y a 4,6 milliards d’années, un nuage interstellaire de gaz et de poussières se
condense. Une étoile s’allume dans la Voie lactée : notre soleil est né. Quelques
centaines de millions d’années plus tard, des planètes tournent autour du soleil.
La Terre n’est alors qu’une boule de matière fondue peu propice à la vie. Mais
on y trouve déjà les six éléments, parmi la centaine présente dans l’univers, qui
entrent dans la composition des êtres vivants : le carbone, l’hydrogène, l’azote,
l’oxygène, le phosphore et le soufre.
La Terre se refroidit progressivement en libérant des gaz (notamment du CO2)
et de la vapeur d’eau. Cette dernière finit par se condenser et des pluies
diluviennes créent, il y a environ 4,3 milliards d’années, le premier océan. C’est
la « soupe primitive » dans laquelle, selon certaines théories, les premières
molécules organiques se seraient formées spontanément.
Une autre théorie, dite de la « panspermie », suggère que la vie aurait pu
également venir de… l’espace. La Terre des origines a en effet subi un intense
bombardement de météorites, notamment de poussières d’origine cométaire.
Or, on sait aujourd’hui que ces dernières contiennent des bases azotées et des
acides aminés, les premières briques de la vie. D’autres scientifiques encore
suspectent les « fumeurs noirs », geysers des sources hydrothermales sousmarines,
d’avoir été à l’origine des premières molécules organiques. Le mystère
des origines reste encore bien gardé !
Le monde minéral et le monde vivant sont intimement liés. Sur Terre, la vie a
opté pour la chimie du carbone. Tous les constituants biologiques terrestres
(sucres, protéines, lipides…) sont à base de carbone, associé avec de
l’hydrogène, de l’oxygène et de l’azote. Actuellement, l’essentiel de cette
matière organique est créée à partir de sels minéraux, lors du processus de
photosynthèse chez les végétaux. La matière organique végétale est
consommée par les herbivores, eux-mêmes servant de nourriture aux
carnivores. Inversement, après la mort, la matière organique est décomposée en
sels minéraux qui seront recyclés pour produire de la matière végétale. Cette
reminéralisation de la matière organique est indispensable pour régénérer les
stocks disponibles à la surface du globe.
Pour le philosophe grec Aristote, il y avait continuité entre le monde inanimé
et le monde vivant ; sa théorie donna naissance au Moyen Âge au concept de la
« grande chaîne des Êtres ». À sa base, on trouve les objets inanimés. L’homme,
bien entendu, est au sommet puisqu’il est considéré comme l’être parfait. Entre
ces deux extrêmes, les plantes et les animaux sont rangés dans un ordre de
complexité croissante. On peut rapprocher cette théorie des réflexions
contemporaines de Jacques Monod : il observe que, dans le monde minéral, les
cristaux doivent leur forme à une dynamique interne qui est l’expression des
lois de la matière et se demande si la matière vivante ne serait pas aussi
l’expression de ces lois, à ceci près qu’elle est infiniment plus complexe que le
cristal. Sur ces bases, il n’y aurait pas de frontière étanche entre le monde vivant
et le monde minéral !
Un organisme vivant, qu’il soit grand et complexe ou petit et simple, est formé
de cellules. Les premières formes de vie connues ont été des cellules sans
noyau. Ce sont les procaryotes, représentés par les bactéries. Elles existaient
déjà il y a 3,5 milliards d’années. Nous en avons la preuve par les stromatolithes,
des roches calcaires qui ont été fabriquées par des bactéries primitives,
les cyanobactéries. Ce type de formation existe encore de nos jours, par
exemple sur les côtes australiennes. Une pérennité exceptionnelle pour des
êtres vivants !
Inconnu reste néanmoins le « grand ancêtre », la toute première forme de vie
dont descendent tous les êtres vivants. Il serait apparu sur la Terre il y a 3,5 à
4 milliards d’années. Chaînon manquant entre le monde minéral et le monde
vivant, cet ancêtre commun universel a été baptisé par les scientifiques du nom
de LUCA (Last Universal Common Ancestor ou « plus ancien ancêtre
commun »).
Ensuite, la vie s’est complexifiée avec l’apparition d’organismes constitués
d’une ou plusieurs cellules à noyau : ce sont les eucaryotes, dont l’homme fait
partie (selon une théorie en vogue, les eucaryotes seraient issus d’une
association de procaryotes). Les premiers « gros » animaux connus sont des
invertébrés au corps mou de plusieurs centimètres. C’est la fameuse faune
d’Ediacara, ainsi nommée d’après le lieu de sa découverte au sud de l’Australie
et datée du Précambrien, il y a 580 millions d’années. Il est néanmoins très
probable que cette faune ait été elle-même le produit d’une sorte de préhistoire
animale et que les tout premiers animaux soient apparus il y a 800 millions
d’années, voire plus tôt.
Au Cambrien, il y a 500 millions d’années, la vie est en pleine expansion. De
nombreux fossiles témoignent du fait qu’à cette période tous les grands
groupes d’animaux ont déjà fait leur apparition : les arthropodes (insectes,
crustacés), les mollusques et même les chordés, ancêtres des vertébrés. Le décor
est ainsi planté. La grande aventure de la vie va pouvoir se poursuivre.
La biodiversité est le fruit du hasard et des capacités des êtres vivants à
s’adapter aux changements. C’est le produit des interactions entre les espèces,
leurs gènes et les caractéristiques de l’environnement dans lequel elles évoluent.
Car il n’y a pas d’état stable du monde vivant. L’évolution implique deux
phénomènes complémentaires : d’une part les mutations génétiques, qui sont
des changements aléatoires de l’information contenue dans les gènes ; de l’autre
la sélection naturelle, qui opère un tri parmi les mutants, favorisant ceux qui
sont les plus aptes à assurer la pérennité de l’espèce dans un environnement
donné. C’est à Charles Darwin que nous devons la formulation de la théorie de
l’évolution, enrichie depuis par les acquis de la biologie moléculaire.
La diversité biologique est ainsi le produit d’une dynamique qui a vu naître et
disparaître des dizaines de millions d’espèces. Car le destin de tous les êtres
vivants est inscrit dans leurs gènes : naître, se reproduire et mourir. Le
dépouillement des archives fossiles de la Terre nous montre qu’il en est de
même pour les espèces ; pour la plupart d’entre elles, la route s’est en effet
arrêtée brutalement. On estime qu’une espèce sur mille a survécu sur la Terre.
Autrement dit, 99,9% des espèces auraient disparu à jamais… Une véritable
hécatombe car, pour une espèce qui s’éteint, aucun retour en arrière n’est
possible dans l’état actuel des connaissances !
Les espèces naissent, vivent et meurent au sein des écosystèmes, ces
« incubateurs » de la diversité biologique, qui sont des ensembles interactifs
composés de plusieurs espèces végétales et animales et de leur environnement
climatique, géographique et physico-chimique. Un lac, une forêt, un récif
corallien sont des exemples d’écosystèmes. Les changements qui surviennent
dans leur environnement sont les moteurs de l’évolution : les organismes, pour
survivre, doivent s’adapter à ces changements. Ces derniers peuvent être, par
exemple, une augmentation de la température ou de la sécheresse, ou encore
des modifications dans la composition des peuplements. Cas extrême, en
matière de parasitisme, la co-évolution conduit en permanence les hôtes à
développer des systèmes de défenses aux parasites, et ces derniers à déjouer les
défenses élaborées par l’hôte.
L’évolution se manifeste donc aussi bien par la transformation et l’apparition
de nouvelles espèces que par leur disparition. Elle a connu des périodes de
crises, avec des extinctions massives. Ces dernières, qui ne sont pas
nécessairement des catastrophes écologiques, participent du jeu de l’évolution.
On a pu penser, par exemple, que les mammifères ont pu se développer parce
que les dinosaures ont disparu (une théorie remise en cause actuellement).
L’évolution a-t-elle un sens ? Obéit-elle à des lois ? Ce vaste débat est loin
d’être clos. Pour certains théologiens, l’évolution devait aboutir à l’homme, fait
à l’image de Dieu. Pour quelques scientifiques, le vivant évolue dans le sens
d’une complexité croissante dont le témoignage le plus probant serait le
cerveau humain. Mais pour beaucoup d’autres hommes de science, dont le
paléontologue Stephen J. Gould, l’évolution est contingente, c’est-à-dire
qu’elle est le fruit du hasard. Autrement dit, l’histoire de la vie aurait pu se
passer autrement. Si l’évolution, fortement marquée par un certain nombre
d’événements climatiques et géologiques aléatoires, devait repartir de zéro, il
est peu probable qu’elle suivrait le même cheminement. Et le monde se
repeuplerait sans doute de créatures que nous ne connaissons pas aujourd’hui.
La biosphère est l’ensemble des organismes, animaux et végétaux, qui vivent à
la surface de la Terre. On définit le plus souvent la biosphère comme la pellicule
superficielle de la planète qui renferme les êtres vivants et dans laquelle la vie
est possible en permanence. L’histoire de la biosphère – près de 4 milliards
d’années – a été émaillée de périodes de crises caractérisées par la disparition
d’un grand nombre d’espèces. Mais au-delà de ces crises exceptionnelles, les
changements climatiques agissant à des échelles de temps moins longues, ont
très souvent bouleversé la distribution géographique de la diversité biologique.
Les archives paléontologiques nous ont appris qu’à plusieurs reprises, de
nombreuses lignées animales et végétales se sont éteintes en peu de temps. Ces
extinctions de masse ont été l’occasion pour le monde vivant de se réorganiser.
Cinq crises majeures ont marqué ces 500 derniers millions d’années (Ma) :
• il y a 416 Ma, une crise majeure aurait causé la disparition de 85 % environ
des espèces. Les trilobites, les céphalopodes, les brachiopodes et les
échinodermes ont été très affectés mais aucune grande branche du vivant ne
paraît avoir disparu.• il y a 365 Ma, l’extinction du Dévonien a touché environ 75% des espèces
marines. Cette crise a fortement perturbé les systèmes récifaux, alors que les
plantes et arthropodes continentaux ne semblent pas avoir été affectés.• la crise du Permien, à la fin de l’ère primaire, il y a 251 Ma, est la plus grave
de toutes les crises. Certains groupes du Paléozoïque se sont éteints
définitivement. Selon certaines estimations, 95 % des espèces marines ont
alors disparu, les brachiopodes, les trilobites et les graptolites ainsi que les
foraminifères benthiques et certains coraux également. La crise a aussi touché
les milieux continentaux où environ les deux-tiers des familles d’insectes et
70 % des familles de vertébrés ont été anéantis. Les causes de cette extinction
sont inconnues mais pourraient être liées à un grand changement climatique.• la crise de la fin du Trias a débuté il y a 215 Ma et aurait duré 15 Ma. Elle a
entraîné elle aussi la disparition de 75 % des espèces marines.• la crise survenue à la fin du Crétacé, il y a 65 Ma, est certainement la plus
célèbre : elle a vu la disparition des dinosaures. Les ammonites, ainsi que
beaucoup de foraminifères en milieu marin, ont disparu à cette époque. Le
plancton et le benthos marin, ainsi qu’une grande partie de la végétation
terrestre ont fortement régressé. Un débat persiste sur le caractère progressif
ou brutal ainsi que sur l’ampleur des extinctions.
Les géologues essaient de déterminer les causes de ces extinctions de masse.
Certains privilégient actuellement des explications de type catastrophistes : un
événement unique mais aux conséquences planétaires, comme la chute d’un
astéroïde ou une éruption volcanique, aurait été responsable de l’effondrement
de certains écosystèmes et des extinctions qui en seraient résultées. Cet
événement aurait pu provoquer la formation de gigantesques nuages de
poussière, réduisant la pénétration de la lumière et la température à la surface
de la Terre. On invoque également des bouleversements géologiques, l’effet
mutagène des rayons cosmiques, les modifications de courants océaniques
résultant des collisions continentales et bien entendu les variations climatiques.
Il est probable que ces crises majeures résultèrent de la conjonction de
plusieurs causes liées à l’histoire de l’environnement global.
Ces grands événements de l’histoire de la Terre ont-ils eu des effets importants
sur l’évolution biologique ? Les grandes crises ont sans aucun doute infléchi le
cours de l’évolution, mais la diversité biologique s’est reconstituée après
chaque période de crise. On explique ce phénomène par le fait que les
organismes survivants ont pu recoloniser des milieux redevenus plus
hospitaliers et se diversifier de nouveau.
La distribution géographique de la diversité biologique dépend des conditions
climatiques qui structurent l’existence et le fonctionnement des grands
écosystèmes. À l’échelle de la vie humaine, on peut avoir l’impression que le
monde qui nous entoure est stable. Cette impression « d’équilibre de la
nature » laisse penser qu’il existe un état immuable, ou de référence, que
l’homme modifie du fait de ses activités. Au contraire, à l’échelle des temps
géologiques, cet environnement n’a pas cessé d’évoluer. Ainsi l’ère quaternaire,
qui a débuté il y a moins de deux millions d’années, a connu plusieurs périodes
de glaciation et des variations climatiques importantes et rapides : en moyenne,
il y aurait eu une période glaciaire de plusieurs dizaines de milliers d’années
tous les 100 000 ans. Les cycles glaciation-déglaciation ont agi à la manière d’un
essuie-glace, provoquant à chaque fois la disparition quasi complète de la flore
et de la faune du nord de l’Europe et de l’Asie et de l’Amérique du Nord.
Inversement, dans les régions tropicales, où les changements climatiques ont
été moins brutaux, les écosystèmes ont bénéficié d’une plus grande pérennité ;
ils hébergent une faune et une flore beaucoup plus diversifiées.
Il y a environ 20 000 ans, une vaste calotte glacée recouvrait l’Europe du Nord
et un immense glacier occupait les Alpes. Le niveau des mers était à 120 m endessous
du niveau actuel : la grotte Cosquer – une grotte ornée par l’homme,
proche de Marseille, dont l’entrée est actuellement sous-marine – était donc à
l’époque accessible à pied sec. La température moyenne pour la France était
inférieure de 5 °C à la température actuelle. Des paysages de steppe et de
toundra, proches de ceux qui existent actuellement en Laponie, caractérisaient
notre territoire. Le renne, le cheval, le bison cohabitaient avec des espèces
éteintes comme le mammouth, l’ours des cavernes et le mégacéros et peuplaient
la partie sud du pays.
À la fin de cette dernière glaciation, il y a environ 10 à 15 000 ans, de nombreux
genres de mammifères ont disparu d’Amérique du Nord et d’Europe. C’étaient
pour la plupart des espèces de grande taille tels le mastodonte américain, le
mammouth, le rhinocéros laineux, le lion des cavernes, etc. On a accusé les
chasseurs préhistoriques d’être responsables de ces disparitions, mais il est
vraisemblable que celles-ci furent d’abord la conséquence de changements
climatiques répétés qui avaient fragilisé les populations.
Lors de la période de réchauffement, les espèces qui avaient subsisté dans des
zones refuges situées au sud de l’Europe (Espagne, Italie, Grèce) ont recolonisé
les terres libérées par les glaces. La flore et la faune européennes sont donc, à
l’échelle des temps géologiques, récentes. La recolonisation n’est certainement
pas achevée si le climat, comme cela semble être le cas, se réchauffe.
Dans l’imaginaire occidental, la forêt équatoriale dense et humide est « jungle »,
« forêt vierge », un univers hostile et impénétrable, réservoir inépuisable de
dangers potentiels. Pourtant, loin d’être des espaces vierges, les forêts
tropicales humides sont sillonnées et habitées depuis des millénaires par des
peuples pratiquant la cueillette et la chasse, ainsi que l’agriculture, et qui ont
utilisé les ressources forestières tout en développant des pratiques et des
structures sociales adaptées à leurs conditions de vie. En d’autres termes, la
biodiversité amazonienne serait pour partie le produit des activités agricoles et
de la domestication des paysages par les hommes qui y ont vécu durant ces
milliers d’années.
En outre, ces forêts tropicales ont connu, comme les autres écosystèmes, des
changements importants au cours de l’ère quaternaire. En Afrique, la dernière
période glaciaire a eu pour conséquences une baisse des températures et une
baisse des précipitations. Il y a 15 à 20 000 ans, les forêts humides ont été
remplacées par des savanes. Puis, lors de la période post-glaciaire, la forêt
tropicale s’est progressivement réinstallée. Depuis environ un millénaire, la
tendance générale en Afrique centrale est à nouveau à une expansion de la forêt,
en l’absence d’influence humaine, mais avec des vitesses de progression de
quelques dizaines de mètres par siècle. Ces changements intervenus dans un
passé récent montrent que les forêts ne sont pas des milieux stables, du moins
à l’échelle géologique.
Les systèmes aquatiques continentaux, qui dépendent beaucoup du climat et de
la pluviométrie, ont connu, eux aussi, bien des vicissitudes. Dans les régions
tempérées, les glaciations ont provoqué de façon récurrente la disparition des
milieux aquatiques et donc l’éradication des faunes associées, ce qui explique
par exemple que les peuplements piscicoles des lacs et des rivières soient plus
pauvres dans les régions tempérées que dans les régions équatoriales. On peut
ainsi comparer le lac Léman qui était sous les glaces lors du dernier maximum
glaciaire, il y a 20 000 ans, aux grands lacs d’Afrique de l’Est (Tanganyika,
Malawi) dont l’existence est attestée sur plusieurs millions d’années. Le Léman
est un lac jeune dont la faune actuelle est le résultat d’une recolonisation
récente lors du dernier réchauffement climatique, à partir de zones refuges où
la faune aquatique avait pu subsister durant la période glaciaire – en Europe,
c’est le Danube qui a joué ce rôle de zone refuge pour les poissons. Au
contraire, les lacs d’Afrique de l’Est sont des lacs anciens, pérennes depuis
plusieurs millions d’années, même si l’on a pu montrer que leurs niveaux ont
varié de quelques centaines de mètres durant cette période. Ils hébergent une
faune ichtyologique et une faune d’invertébrés très diversifiées qui est le
résultat d’une longue co-évolution du milieu et des espèces. Il y a en particulier
des centaines d’espèces de poissons endémiques dans ces lacs mais aucun dans
le Léman. L’histoire climatique des lacs explique donc, en partie, la plus ou
moins grande richesse en espèces qu’ils recèlent.
Aucune espèce vivante ne vit en solitaire. Espèces animales, végétales et microorganismes
cohabitent et interagissent au sein des écosystèmes. Ces derniers
sont constitués par un assemblage d’organismes vivants et les caractéristiques
physiques et chimiques du milieu dans lequel ils vivent. Un lac, une forêt, un
être vivant vis-à-vis de ses parasites constituent ainsi des écosystèmes. Dans le
langage courant on utilise souvent le vocable « milieu » ou « milieu naturel »
pour parler des écosystèmes.
On pourrait caractériser les relations entre les êtres vivants dans un écosystème
par une relation de mangeur à mangé au sein d’un vaste réseau trophique. Les
végétaux qui produisent de la matière organique sont en effet consommés par
des organismes herbivores, qui servent eux-mêmes de proies à des organismes
carnivores. Dans un tel système proies-prédateurs, les animaux sont en
compétition pour la nourriture mais aussi pour la recherche d’habitats
favorables à l’espèce. D’où l’idée répandue en écologie selon laquelle la
compétition entre espèces structure l’organisation des peuplements.
• Le parasitisme est une forme atténuée de prédation. Il consiste, pour un
organisme, à utiliser les ressources d’un autre organisme tout en le laissant vivre,
au moins un certain temps, pour en tirer profit plus longtemps. Les tiques et les
poux sont des parasites externes. Le ver solitaire est un parasite interne. Le
coucou, qui pond ses oeufs dans le nid d’un autre oiseau, est aussi un parasite.• Il existe d’autres formes de coexistence plus positives entre les organismes,
comme la symbiose et le mutualisme. Il y a mutualisme quand deux
organismes d’espèces différentes tirent un bénéfice réciproque de leur
interaction. On connaît par exemple le rôle essentiel tenu par les insectes
dans la pollinisation des plantes ou celui des microbes dans la panse des
mammifères herbivores à qui ils permettent de digérer leur cellulose. La
symbiose est une forme de mutualisme obligatoire. C’est le cas des lichens,
une association de champignons et de cyanobactéries. Les coraux, quant à
eux, hébergent des algues dans leurs cellules. En échange du couvert, ces
algues fournissent des composés carbonés (sucres) aux coraux. Elles leurs
donnent aussi des couleurs. Sans ces symbioses souvent méconnues,
beaucoup d’espèces actuelles n’existeraient pas.• Pour vivre en communauté et se retrouver entre partenaires sexuels, il est
nécessaire de communiquer. Vaste entreprise, qui met en jeu divers types de
signaux. Des signaux visuels sont souvent utilisés chez les animaux ; il existe
d’ailleurs dans certains groupes des parades nuptiales très élaborées. Les
oiseaux ou les poissons, par exemple, adoptent des comportements
spécifiques ou prennent des colorations parfois extraordinaires pour attirer
la/le partenaire. Les insectes, les oiseaux, les mammifères émettent des sons ;
dans certains cas, comme chez le pinson des arbres, il existe même des
dialectes. Certains groupes de poissons utilisent des signaux électriques pour
communiquer entre membres d’une même espèce ou avec des espèces
voisines. La communication chimique est également fort répandue via
l’olfaction et la gustation. La production de phéromones est bien connue
chez les insectes, les mammifères et les poissons. On l’observe également
chez les plantes, qui sont capables de se prévenir à distance de la venue de
prédateurs.• Pour échapper à leurs prédateurs, les êtres vivants ont mis en oeuvre diverses
stratégies allant du camouflage (mimétisme) à des comportements
d’évitement. Les colorations sont parfois utilisées également comme moyen
de protection, pour leurrer le prédateur ou pour mimer un autre animal et
chercher à effrayer ainsi l’agresseur potentiel.
La diversité biologique actuelle est un héritage hétéroclite constitué d’êtres
vivants dont les grandes caractéristiques ont été fixées il y a plusieurs centaines
de millions d’années. Certaines espèces et lignées se sont éteintes, notamment
lors des grandes crises qui ont jalonné l’histoire de la Terre. D’autres ne sont
plus représentées que par quelques descendants qui subsistent dans des
conditions extrêmes (le coelacanthe par exemple). Au contraire, certains
groupes, comme les insectes, se sont fortement diversifiés.
Au XVIIIe siècle, on pensait encore que Dieu avait créé un nombre limité
d’espèces dont on avait entrepris de faire l’inventaire. C’est le naturaliste
suédois Carl von Linné qui a commencé à classer les espèces (taxonomie) selon
une nomenclature dite « binominale ». Au milieu du XVIIIe siècle, Linné
dénombrait 9 000 espèces de plantes et d’animaux. Deux siècles et demi plus
tard, avec plus de 1,7 millions d’espèces décrites, nous savons que l’inventaire
du vivant est loin d’être terminé, surtout dans les régions tropicales. Nul ne sait
en réalité combien d’espèces vivent à la surface de la Terre ; leur nombre
pourrait se situer selon les estimations entre 10 et 30 millions. Cette incertitude
révèle l’étendue de notre ignorance. Au rythme moyen de 10 à 15 000 espèces
nouvelles décrites chaque année, il faudra encore plusieurs siècles pour
compléter l’inventaire… d’autant que les nouveaux outils de la biologie
moléculaire remettent parfois en cause nos certitudes : une espèce décrite sur
les seules bases morphologiques peut en réalité correspondre à plusieurs
espèces différentes qui se ressemblent mais n’ont pas les mêmes génotypes.
En réalité, notre niveau de connaissance est variable selon les groupes
taxonomiques. Des recensements quasi-exhaustifs ne sont disponibles que
pour un petit nombre de groupes zoologiques ou botaniques. C’est ainsi que
les mammifères et les oiseaux sont actuellement connus à plus de 95 %. Le
nombre des insectes par contre est certainement très supérieur à celui pourtant
considérable (950 000) enregistré jusqu’ici. Le nombre des champignons
pourrait se situer, lui, entre 1 et 2 millions et celui des nématodes, petits vers
parasites de plantes et d’animaux, serait de plusieurs centaines de milliers.
Pour l’avenir, les « gisements » des nouvelles espèces sont essentiellement les
forêts tropicales, les récifs coralliens, les grands fonds marins, mais également,
dans tous les milieux, les micro-organismes et les parasites.
Les premières actions significatives de l’homme sur son environnement ont été
les feux destinés à débusquer le gibier ou à défricher les terres. Ces pratiques
favorisèrent les espèces végétales résistantes au feu ainsi que le développement
des savanes et des prairies. Puis, l’apparition de l’agriculture enclencha un
processus de transformation des milieux et de la couverture végétale. La
plantation de haies vives, à l’origine des paysages de bocage, permit de concilier
l’élevage du bétail et l’agriculture. En Europe, les paysages ruraux
contemporains ont ainsi été modelés pour l’essentiel par l’action de l’homme.
Autrement dit, ce que nous appelons « nature » en Europe est le résultat de
milliers d’années d’utilisation des terres par les sociétés humaines. Ces
pratiques ont, selon les régions et la culture des habitants, façonné des paysages
qui possèdent maintenant leur propre identité… qui participe à leur attrait
touristique.
Néanmoins, l’action de l’homme n’est pas toujours aussi exemplaire. L’homme
moderne possède des moyens techniques inégalés : il peut faire disparaître
certains écosystèmes, leur flore et leur faune, ou transformer complètement des
régions entières pour ses besoins agricoles ou industriels. On reconnaît
habituellement cinq grands types d’impact des activités humaines sur la
biodiversité :
• La pression démographique. La « bombe P » (pour « population ») des
mouvements écologistes est sans conteste un facteur important pour
expliquer l’impact de l’homme sur le monde vivant. Plus les hommes sont
nombreux et plus ils ont besoin de sols à cultiver et de ressources naturelles
à exploiter pour héberger et nourrir une population mondiale passée de
2 milliards d’individus en 1930 à 4 milliards en 1975 et sans doute 8 milliards
vers 2020. Cette augmentation concerne plus particulièrement les pays en
développement des régions tropicales, là où se trouve aussi la plus grande
diversité biologique.• Les changements dans l’utilisation des terres. Le défrichement des forêts pour
conquérir de nouveaux sols agricoles ou le développement des villes et des
réseaux de communication font qu’à l’échelle de la planète les forêts cèdent
du terrain. La situation est particulièrement préoccupante pour les forêts
tropicales. En France métropolitaine cependant, on assiste au phénomène
inverse : en l’espace de 40 ans, les espaces boisés sont passés de 11,3 à
15 millions d’hectares, de sorte que la forêt occupe aujourd’hui un quart du
territoire métropolitain.• La surexploitation des ressources vivantes s’inscrit, pour partie, dans la
recherche de produits de consommation. Un cas particulièrement
préoccupant à l’heure actuelle est celui des pêches marines, mais l’homme a
également éradiqué certaines espèces ou les a amenées au bord de l’extinction
par des activités de chasse : bison, pigeon migrateur américain, etc., ou la
recherche de profits : corne de rhinocéros, ivoire, industrie de la fourrure ont
conduit au massacre de nombre d’espèces sauvages, dont des grands
prédateurs (panthère, ocelot, loup, renard, etc.). Dans un domaine différent
mais moins connu, les collectionneurs de coquillages, d’insectes, d’orchidées,
etc., font commerce d’espèces rares et mettent en danger certaines
populations peu abondantes.• Les introductions d’espèces et la mondialisation des faunes et des flores. Liées
ou non à la colonisation de nouveaux milieux, les migrations humaines, dont
on sait qu’elles ont été incessantes depuis plusieurs dizaines de milliers
d’années, ont favorisé un processus de transfert d’espèces à l’intérieur des
continents et entre eux. Ce phénomène a pris toute une dimension inégalée
avec les grandes explorations des XVIe-XVIIIe siècles, puis le développement
des transports intercontinentaux. Beaucoup d’espèces introduites ne se sont
pas adaptées aux nouvelles conditions, mais d’autres y sont très bien
parvenues et, devenues envahissantes, ont parfois éliminé les espèces
autochtones avec lesquelles elles sont entrées en compétition. Avec le temps,
on finit souvent par oublier leur origine et par les considérer comme
autochtones : ainsi en est-il de la carpe, originaire du Danube.• Les pollutions. On se souvient des marées noires qui ont ravagé de
nombreuses côtes dans le monde. Plus généralement, l’utilisation massive de
pesticides dans l’agriculture ou pour éradiquer des vecteurs de maladie est à
l’origine de la destruction de nombreuses espèces dans les milieux terrestres
et aquatiques.
On parle souvent dans les médias d’une sixième grande extinction, par analogie
avec celles qui ont eu lieu dans des passés géologiques lointains. Cette fois,
l’homme lui-même serait responsable de cette situation.
Il faudrait néanmoins se garder de considérer de manière trop globale les
conséquences des activités humaines sur la biodiversité. Ces dernières ont des
effets différents selon les groupes animaux et végétaux considérés, et en
fonction des contextes régionaux et locaux. Pour des groupes bien connus tels
que les mammifères, les oiseaux ou certains groupes végétaux, on possède des
informations bien documentées sur les extinctions d’espèces. On estime ainsi
que 108 espèces d’oiseaux et 89 espèces de mammifères se sont éteintes depuis
l’an 1600. Une partie importante des espèces disparues habitaient des îles, tel le
célèbre dodo de l’île Maurice. Mais des espèces continentales tels l’auroch, le
pigeon migrateur américain ou le grand pingouin ont également été
exterminées par la chasse.
Sur un plan plus général, des organisations non-gouvernementales comme
l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) ont dressé des
listes rouges d’espèces disparues, menacées ou en voie d’extinction. Les espèces
officiellement déclarées éteintes sont au nombre de 784 et 65 autres n’existent
plus qu’en captivité ou en culture. Sur les 40 177 espèces évaluées à l’aide des
critères de la liste rouge de l’UICN, 16 119 sont aujourd’hui déclarées
menacées d’extinction. Un quart des espèces de conifères du monde, un
amphibien sur trois, un oiseau sur huit et un mammifère sur quatre sont en
péril. Des animaux aussi familiers que l’ours blanc, l’hippopotame ou les
gazelles du désert viennent grossir les rangs des espèces menacées d’extinction,
en compagnie des requins, des poissons d’eau douce et des fleurs
méditerranéennes.
On manque néanmoins, pour beaucoup de groupes, de données fiables sur le
nombre d’espèces réellement existantes et sur celles qui sont supposées
promises à la disparition. Il est donc difficile d’avancer des informations
quantitatives sérieuses en dehors de quelques groupes limités. Il n’est pas
question de dire que l’homme n’a pas d’impact sur le monde vivant, mais cet
impact n’est peut-être pas le même selon les groupes considérés.
La situation des micro-organismes, que l’on connaît encore mal, n’est de toute
évidence pas comparable à celle des organismes macroscopiques. Ces microorganismes
évoluent très vite et s’adaptent assez bien aux nouvelles conditions
créées par l’homme, ainsi qu’en témoignent, par exemple, les résistances aux
antibiotiques développées par les bactéries. On estime que la vitesse
d’évolution de certains virus est deux millions de fois plus rapide que celle d’un
mammifère. Selon les spécialistes, il ne semble pas que l’action de l’homme
entraîne la disparition d’espèces chez les micro-organismes. Certains pensent
au contraire que l’homme favorise la diversité microbienne.
Il n’est pourtant pas question de dédouaner l’homme de toute responsabilité.
Il est vrai qu’il n’est guère plus respectueux de sa propre espèce que des autres,
ce qui n’incite pas à l’optimisme…
Pendant des millénaires, l’homme a subi les aléas de son environnement
physique et biologique. Il s’en est lentement affranchi par le développement
d’outils et de pratiques, dont la maîtrise du feu, l’agriculture et la domestication
d’espèces végétales et animales, qui lui ont permis de mieux maîtriser sa
production alimentaire. Plus récemment, le développement industriel, les
biotechnologies et la « Révolution verte » lui ont permis d’asseoir encore plus
son indépendance par rapport à l’environnement.
C’est dans le domaine agricole que l’utilisation de la biodiversité par l’homme
a été la plus intense et la plus ancienne. Ce dernier n’a eu de cesse d’accroître et
de diversifier un potentiel d’espèces utiles à l’agriculture, soit en en recherchant
de nouvelles, soit en sélectionnant des races bien adaptées aux conditions de
l’environnement local.
La conquête de l’Amérique du Sud fut notamment pour les Européens
l’occasion de découvrir une agriculture très ancienne et relativement
développée, à base de trois plantes principales : le maïs, le manioc, et la pomme
de terre. Deux d’entre elles (maïs et pomme de terre) allaient jouer un rôle
important dans la dynamique agricole de l’Europe et la mise en oeuvre d’une
« nouvelle agriculture », au début du XIXe siècle. L’Europe bénéficiera
également de plantes venues d’Amérique du Nord tels le topinambour et le
tournesol. Ces espèces transférées des divers continents seront à la base de la
plus grande révolution alimentaire de l’histoire.
Il est d’usage de penser que l’Europe fut le principal bénéficiaire de la
découverte de l’Amérique et de ses espèces domestiques. L’idéologie
dominante nous dit que les pays occidentaux ont pillé les richesses des pays du
Sud. Le fait est que l’Europe, où la biodiversité avait été anéantie par la dernière
glaciation, a pratiquement importé toutes ses espèces domestiques. Parmi les
seules espèces animales, la poule et le faisan viennent d’Asie, la chèvre, le cheval
et le mouton du Proche-Orient, la dinde et le canard de barbarie d’Amérique
du Sud.
Cependant, dans la plupart des régions du monde, les besoins alimentaires sont
couverts par des espèces végétales et animales originaires d’autres continents.
Le transfert d’espèces sud-américaines concerna également l’Afrique et l’Asie :
hévéa, coton, sisal, cacaoyer, ainsi que les nombreuses cultures vivrières qui
allaient contribuer à réduire les risques de famine et de disette : maïs, manioc,
patate douce, arachide, etc. D’autre part, le continent américain bénéficia
largement, en retour, du transfert du cheval, du boeuf, du porc et des volailles
venus d’Europe, ainsi que du blé. D’Afrique furent exportés le café et l’igname,
et d’Asie le riz, la canne à sucre, le soja, le bananier, les agrumes, le cocotier, etc.
Le Nouveau-Monde ne fut donc pas le parent pauvre de ces échanges agricoles,
loin s’en faut. On peut même affirmer que c’est grâce aux échanges
intercontinentaux d’espèces domestiquées que l’espèce humaine a pu se
développer en élargissant, partout dans le monde, son spectre alimentaire.
Il est un autre domaine fondé sur les richesses de la biodiversité : le marché des
espèces d’agrément et de loisir. Le commerce des plantes ornementales est
particulièrement florissant. On dénombre beaucoup plus d’espèces végétales
cultivées à des fins ornementales que de plantes d’intérêt agricole et de
nombreuses espèces tropicales ont été introduites en Europe pour satisfaire la
demande des collectionneurs ou la curiosité de particuliers. Ces plantes font
l’objet d’innovations permanentes ; de nouvelles variétés, issues de formes
sauvages ou d’hybridations, sont régulièrement commercialisées. Plus de 5 000
espèces d’orchidées sont ainsi le support d’un commerce international, de
même que de très nombreuses espèces de cactus. Si beaucoup de ces espèces
sont maintenant cultivées, une proportion importante est encore prélevée dans
le milieu naturel, ce qui peut conduire localement à leur extinction.
Le commerce d’animaux vivants est également important, que ce soit à
destination des particuliers, comme animaux d’agrément, ou des zoos, des
aquariums, des laboratoires (primates), etc. Les poissons d’aquarium font
l’objet d’une forte demande de la part d’amateurs européens ou nordaméricains,
qui paient parfois des sommes très importantes pour des espèces
rares. Le commerce de certains produits comme l’ivoire, les écailles de tortue,
les peaux de serpent ou de crocodile, les fourrures de nombreuses espèces de
mammifères, les plumes d’oiseaux, etc., destinés à des usages symboliques,
culturels, décoratifs ou vestimentaires, ont été à l’origine de massacres
importants mettant en danger la survie de plusieurs espèces particulièrement
recherchées et font l’objet d’un contrôle de plus en plus strict. Il en est de même
du marché animé par les collectionneurs d’insectes ou de coquillages, qui
recherchent les espèces rares, le plus souvent menacées de disparition si
l’exploitation de la ressource est trop importante. La Convention sur le
commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées
d’extinction (CITES ou Convention de Washington), a pour but de contrôler
le commerce international des spécimens d’animaux et de plantes sauvages.
L’écotourisme, enfin, est devenu une nouvelle industrie. La valorisation de la
biodiversité, que ce soit par l’observation d’animaux sauvages ou pour l’attrait
exercé par de grandioses paysages naturels, est devenue une source de revenus
particulièrement importante pour certains pays ayant développé une politique
de tourisme fondée sur la valorisation de leur patrimoine naturel.
Les agriculteurs et les industriels sont intéressés par les ressources génétiques,
ou par la découverte de nouvelles molécules à usage pharmaceutique, ou encore
par de nouveaux produits et procédés issus du monde vivant. Grâce au génie
génétique, les gènes sont ainsi devenus une matière première qui fait l’objet de
spéculations financières.
La diversité biologique est apparue comme un « or vert » notamment aux pays
en développement qui ont pensé en monnayer l’accès auprès des firmes
industrielles des pays du Nord, qu’ils accusaient parfois de piller leurs
richesses naturelles. De fait, avec le développement spectaculaire des
biotechnologies, le patrimoine génétique a été assimilé à une marchandise. Les
États signataires de la Convention sur la Diversité biologique de Rio, en 1992,
étaient plus préoccupés par le partage des redevances issues de l’exploitation
des ressources génétiques que par la conservation des espèces elles-mêmes et
des écosystèmes.
L’industrie pharmaceutique mondiale a, elle aussi, compris l’intérêt de la
diversité biologique car elle tire une part non négligeable de son chiffre
d’affaires des médicaments élaborés à partir de principes biologiquement actifs
extraits de plantes. La digitale, par exemple, a fourni des cardiotoniques ; le
pavot a donné la morphine ; la pénicilline est issue de champignons du genre
Penicillium, etc. Encore récemment, de grands médicaments ont été isolés à
partir de produits naturels : des agents anti-tumoraux proviennent de la
pervenche de Madagascar (alcaloïdes) ou de l’écorce de l’if américain (taxol).
En agronomie, les ressources génétiques font depuis longtemps partie
intégrante de l’environnement social et culturel des hommes, qui ont créé les
très nombreuses races animales et variétés végétales utilisées en agriculture.
Elles représentent un apport fondamental de la diversité biologique : variétés
anciennes et modernes, races locales, formes sauvages apparentées permettent
d’améliorer constamment les races et les variétés domestiquées pour les adapter
aux différents besoins agricoles, industriels ou médicaux. Envers du décor :
depuis le passage, après la seconde guerre mondiale, à une agriculture intensive
concentrée sur quelques races ou variétés très productives, les variétés locales
ont été négligées. On prend maintenant conscience de l’intérêt de les préserver.
Il existait naguère en France, 155 races de poules, 52 races de bovins, 59 de
moutons et 36 de porcs. Beaucoup ne sont déjà plus que des souvenirs…
Le constat est simple : à mesure de l’accroissement de la population et de ses
moyens techniques, l’homme a fait un usage inconsidéré des ressources
naturelles. Il dispose, à l’heure actuelle, du pouvoir de modifier considérablement
la biosphère si rien ne vient infléchir le cours des choses ; il est
ainsi devenu un danger pour la nature et pour lui-même. Il est urgent d’agir si
nous ne voulons pas être les acteurs et les témoins d’une nouvelle extinction de
masse. Que ce soit par nécessité économique, pour préserver les biens et les
services qui nous sont fournis par la nature ou parce que nous croyons que
cette vision utilitariste doit faire place à une éthique basée sur le respect de la
vie, nous devrions protéger cette diversité du monde vivant dont nous sommes
issus.
’interroger sur la conservation de la biodiversité c’est également s’interroger
sur les attitudes et les comportements des hommes vis à vis de la nature. Au fil
du temps, l’homme est passé d’une situation de dominé, luttant contre une
nature en partie hostile, à une situation de dominant. En moins d’un siècle,
notre perception de la nature et du monde vivant s’en est trouvée
profondément modifiée. On en trouve des témoignages dans les manuels
d’enseignement : au début du XXe siècle, dans un monde à population
majoritairement rurale, l’important est encore de survivre. Les prédateurs, les
ravageurs des cultures sont nombreux et les récoltes incertaines. L’homme, en
Europe ou sous les tropiques (c’est l’apogée de la période coloniale) est encore
confronté à des prédateurs redoutables. Nature et animaux sont souvent perçus
comme hostiles. Ainsi, dans les manuels scolaires français, les animaux sont
classés, jusqu’au milieu du XXe siècle, en « nuisibles » et « utiles ». La
destruction des « nuisibles » est vue comme un véritable enjeu économique
national pour favoriser le développement agricole. « Presque tous les insectes
sont nuisibles, il faut leur faire une guerre acharnée » lit-on dans un de ces
manuels scolaires, qui cherchent à préparer les enfants à la vie active.
Dans ce contexte psychologique, il n’est pas surprenant qu’il y ait eu des
débordements. Les comportements par rapport aux rapaces, par exemple,
illustrèrent à la fois une ignorance de la nature et de son fonctionnement, une
psychose vis-à-vis des espèces sauvages et une exaltation de la suprématie de
l’homme sur la nature. « Les rapaces, des brigands ! Tous ces oiseaux-là sont
des brigands et brigands-et-demi. Il suffit qu’ils soient un peu nuisibles pour
que je les supprime. » (extrait du Chasseur français, 1924). De nos jours, il
existe toujours des espèces officiellement « nuisibles », mais beaucoup des
anciennes espèces pourchassées sont maintenant l’objet de mesures de
protection.
Nous ne devons pas oublier non plus que, dans nos régions tempérées, la
nature, les paysages et la biodiversité sont des co-productions nature/sociétés.
Durant des siècles, l’exploitation des terres par l’homme, y compris en y
introduisant des espèces venues d’autres continents, a transformé des systèmes
dits « naturels » en une large variété de systèmes anthropisés : champs cultivés,
prairies, forêts pour la production de bois, milieux urbains et industriels. Dans
les pays européens, ce que nous voyons comme la nature est donc souvent
constitué de paysages façonnés par l’homme, et qui font partie intégrante de sa
culture. La Dombes est ainsi un milieu artificiel créé pour produire du poisson
au Moyen Âge. La Camargue, considérée comme un haut lieu de la nature en
France, est aussi un milieu artificiel qui doit son origine à l’activité conjuguée
de l’agriculture et des salins du Midi.
En réalité, la perception de la nature, en France, se confond avec celle du milieu
rural : une nature maîtrisée, bien ordonnée, humanisée, sécurisante. Le citoyen
y voit un lieu de repos, de loisirs, de ressourcement. Il revendique tout à la fois
une nature attrayante (des paysages), accueillante (pas trop de moustiques),
vivante (des animaux et des végétaux à observer)… Nous sommes bien loin de
la nature « sauvage ».
Il n’empêche que la conservation des milieux naturels reste une priorité dans
toutes les régions du monde où ils sont menacés. Cette conservation de la
diversité biologique pose, sur le plan opérationnel, des questions d’ordre
technique et social, qui s’articulent autour de trois questions. Quelle priorité
accorder ? Pourquoi conserver ? Qui va payer ? Dans ce contexte, deux
attitudes sont possibles. La première, qualifiée de protectionniste, consiste à
vouloir préserver l’héritage naturel tel qu’il nous a été transmis. Les moyens
d’action sont connus : la création d’aires protégées, avec ou sans l’intervention
de l’homme. La seconde, qualifiée d’interventionniste, s’attache au contraire à
gérer la nature à bénéfices réciproques. C’est l’idée du développement durable,
qui cherche à concilier la nécessité du développement avec la protection de
l’environnement.
On ne peut affirmer que tout va pour le mieux dans le domaine de la protection
de la biodiversité. Dans le cadre de la Convention sur la Diversité biologique,
les États s’étaient entendus pour mener, avant 2010, des actions significatives en
vue d’enrayer l’érosion de la biodiversité. Nous en sommes loin. On ne peut
pourtant plus ignorer le problème, même si un certain optimiste peut naître de
la nouvelle relation amicale avec la nature qui paraît se développer en Occident
et pose en termes différents les relations que la société entretenait jusqu’ici avec
son environnement.
En revanche, dans les pays en développement, la priorité reste trop souvent de
satisfaire des besoins de base en matière d’alimentation et d’équipement. La
surexploitation de la diversité biologique permet de subvenir à ces besoins : la
pauvreté est ainsi le pire ennemi de la biodiversité.
Si la lutte contre la pauvreté est affichée comme l’objectif prioritaire des
Nations-Unies à l’orée du troisième millénaire, on ne doit cependant pas se
faire beaucoup d’illusions sur la mise en application rapide de ces principes.
La diversité biologique risque donc, une fois encore, d’en faire les frais.



