Peuples
autochtones
des Amériques

Exposition de photographies
en plein air sur les grilles
de l'Hôtel du Département du Rhône
du 14 mai au 30 août 2009

cible

Hach winik,
Mexique

…« Enfant, j’avais toujours rêvé de vivre en forêt avec les Indiens Lacandons, les Hach Winik, ces « véritables hommes ». Lors de mon premier voyage, j’avais été dérouté par ce peuple dont j’avais tant rêvé. Face à ce monde en mutation, il m’aura fallu du temps pour effacer tous les clichés que mon imaginaire avait construits afin de réaliser que l’essence même d’un peuple se trouve non pas dans ce qu’il donne à voir, mais, bien au contraire, dans ce qu’il protège, ce qu’il tait et garde secret, comme la pierre précieuse au coeur de la roche. »…

…« Assis sur une racine d’un énorme ceiba face au temple principal du site archéologique de Yaxchilán, j’observe K’in. Calme, le regard perdu et triste, il me dit : Tu entends le vent s’engouffrer dans la grande maison de pierre ? C’est la voix de nos ancêtres qui nous raconte notre Histoire, celle des Hach Winik. Ici, venait mon grand-père prier nos dieux, il brulait du copal-pom et parlait à ses encensoirs. Mais cela fait bien longtemps qu’il ne vient plus. Il a déposé ses poteries au pied d’une grotte, car il s’est fait chrétien, comme tout le monde à Lacanha’. »…

… « Après avoir honoré comme il se doit les dieux à travers les chants et le copal-pom, puis nourri les encensoirs en déversant sur leurs mâchoires protubérantes quelques gouttes de balché, Chan K’in García avait distribué à chacun des assistants une calebasse remplie de cette boisson sacrée. Je me souviens des commentaires de Chan K’in Juan-José. Chacune de ses paroles exprimait la peine de ne pas avoir appris les chants de son père. Mais aussi la douleur de voir changer son monde, celui de l’enfance, celui des prières et des rires sous la maison des dieux »…

…« Et pourtant, dès mon arrivée, Chan K’in Juan-José m’annonça qu’il avait lui aussi décidé de devenir chrétien… Surpris, je l’interrogeai sur les raisons d’une telle décision. Il baissa la tête laissant sa femme Lupe répondre à sa place :

– Depuis que nous écoutons les mots du pasteur, je me sens mieux. Avant j’étais toujours triste et nous avions des problèmes avec Chan K’in. Maintenant je sais que lorsqu’il revient de la ville, il n’est pas soûl. De toute manière, pour moi Hach Ak Yum ou Jésus c’est la même chose, sauf que maintenant au lieu de boire du balché, il boit du Coca. »…

…« Ils disent qu’ils vont envahir notre réserve, car ils ont besoin de terre pour leur nombreuse progéniture. Nous, les Lacandons, nous nous contentons de deux ou trois enfants au plus, car nous savons que la forêt n’est pas élastique. Mais ils pensent que nous ne travaillons pas nos terres, que nous sommes paresseux. Eux, la première chose qu’ils font, c’est couper tous les arbres pour y mettre des vaches. Mais nous, nous connaissons la forêt et nous la protégeons, car c’est elle qui nous donne tout ce dont nous avons besoin. La forêt, c’est comme notre maison, si on nous la prend, il n’y aura plus de Hach Winik… Que faire ? Nous sommes trop peu nombreux pour lutter »…

Il fait encore nuit, et je devine plus que je ne vois mon ami Chan K’in pagayer lentement, debout, impassible, sans faire le moindre bruit. Je me dis que ce petit monde en sursis est une réduction de tous les processus que nous avons nousmêmes vécus : l’abandon de valeurs et de cultes traditionnels jugés trop contraignants, l’envie de rompre avec la vie des ancêtres sans l’avoir vraiment voulu, le sentiment d’un bras de fer perdu d’avance face au rouleau compresseur d’une modernité dont on n’a plus le choix du refus. Un vol d’oiseaux au long cou et au plumage blanc annonce le lever du jour, et la lagune se couvre d’un épais manteau de brume.

Miquel Dewever-Plana,
photojournaliste