Le musée des Confluences ouvrira prochainement à Lyon. Ce musée se caractérisera par une approche pluridisciplinaire des sciences et des sociétés. Il s’efforcera de donner des clés pour mieux comprendre la complexité de la société en soulevant les grandes questions qui préoccupent tout un chacun et en éclairant les réponses que les sciences apportent. Ce musée s’appuiera sur ses collections d’objets de sciences naturelles, d’ethnologie, de sciences et techniques pour argumenter son discours. La revue Les Cahiers du musée des Confluences permettra à chaque numéro de rassembler des textes d’auteurs de disciplines différentes sur une thématique clé qui sera reprise dans le musée.
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En un lieu symboliquement parfaitement opportun, le confluent entre le Rhône et la Saône, le musée des Confluences, musée de sciences et sociétés, se caractérisera par une approche pluridisciplinaire, bousculant le cloisonnement traditionnel entre sciences « exactes » et sciences humaines. Face à la complexité de la société, il donnera des clés pour mieux la comprendre en soulevant les grandes questions que se posent les sociétés occidentales et extra-européennes et en éclairant les réponses que les connaissances apportent. Il s’agira de relier sciences et sociétés pour mettre en évidence les impacts des connaissances et de leurs applications sur les mentalités et les modes de vie. Les sciences et les techniques/technologies seront présentées comme source de questionnement pour les hommes et les citoyens d’aujourd’hui.
Le musée des Confluences donnera priorité, quant au type d’expositions qu’il proposera, autant aux objets en euxmêmes qu’à ce qu’ils nous permettent d’expliquer et de comprendre. Les Cahiers du musée des Confluences contribueront à ce choix muséologique qui intègre les objets dans un discours leur donnant sens puisque chaque numéro portera sur une notion clé questionnée dans des champs disciplinaires différents.
Ce premier numéro porte sur « la référence », notion au coeur même de la démarche spécifique du futur musée tant au niveau de son contenu que du rapport aux publics. Le musée des Confluences inaugurera un nouveau type d’expositions dites de « synthèse et de référence ». Le défi est le suivant : par un langage et des modes d’expression ouverts à tous, présenter les références constitutives des savoirs et de leurs histoires en ayant le souci de les rendre accessibles à un public pluriel. Non pas de manière cumulative mais en incitant les différentes disciplines à sortir d’elles-mêmes pour prendre en compte d’autres approches possibles.
Michel Côté
La notion de référence concerne des domaines très variés : religion, morale, politique, culture, sciences, technologies, économie, etc. Chaque fois, ce qui fait référence s’impose comme une évidence. Mais dès qu’on cherche à identifier ce à quoi on se réfère, on découvre que la référence relève d’une construction sociale et culturelle. Selon quels processus, quelles modalités ?
De la société au musée, comment notre rapport à la référence peut-il changer ? Le musée s’institue comme un lieu de validation des références, mais aussi comme un lieu de questionnement sur le statut et le devenir de ce qui fait référence.
De l’individu à la société : la référence au coeur du lien social
Un monde où chaque histoire ne partirait de rien, où chacun se suffirait à lui-même relève du rêve ou du cauchemar, en tout cas de l’utopie. Dès la naissance, les autres, prioritairement les parents, constituent des points de repère, ceux auxquels on se réfère. La référence signifie d’abord l’expérience d’une co-présence au monde par laquelle chacun prend sa place en se situant par rapport aux autres.Mais la référence ne désigne pas n’importe quelle mise en rapport : au-delà du simple attachement, prendre quelqu’un comme référence lui donne un statut particulier, de telle sorte qu’il impose un modèle. Ceux qui font référence font autorité et constituent un cadre à partir duquel l’identité personnelle peut se construire. L’idéal voudrait qu’un relais existât d’un cadre à l’autre, de la famille à l’institution scolaire afin que les piliers du processus de socialisation soient les plus lisibles possibles. La référence constitue donc une médiation essentielle pour devenir un être social.
La référence, enjeu de pouvoir
Si la socialisation ne se réduit pas à un endoctrinement mais prépare à l’autonomie, l’individu identifiera au fil du temps les références qui se sont imposées à lui. Chaque génération, avec les modalités qui lui correspondent, questionne d’une manière ou d’une autre le cadre qui lui a servi de référence. Ce faisant, elle s’inscrit dans un processus de transmission qu’elle reconnaît comme tel sans vouloir pour autant en être tributaire.
À partir du moment où le fondement de ce qui fait référence est questionné, l’évidence de la référence fait l’objet de soupçons et la possibilité d’autres références se fait jour dans bien des domaines, que cela concerne les valeurs, le statut de la technique et de l’art…Or dans la mesure où ce qui fait référence n’est jamais neutre, le changement de références engage des rapports de force, si ce n’est des révolutions. Toute référence s’inscrit dans un système lié à des mentalités, des modes d’être et de faire. Le risque serait d’aboutir, sous prétexte d’affirmer une identité menacée, à un cloisonnement des références tel qu’elles deviendraient la marque exclusive de chaque communauté au détriment de l’ensemble que la société doit constituer.
De la société au musée : questionner ce qui fait référence
En tant qu’institution, le musée constitue nécessairement un lieu de référence.Mais cela laisse ouverte la question de son statut et du trait d’union qu’il institue ou non avec la société. Historiquement, l’autoritarisme de l’institution muséale l’a conduite à départager art et non-art au nom de la sacralité d’oeuvres reconnues comme chefs-d’oeuvre. L’art moderne se caractérisant par la remise en cause du statut même de l’oeuvre, il a contribué à l’émergence d’une nouvelle muséologie telle que la sacralité de l’objet est destituée au profit de ce qu’il nous permet d’expliquer et de comprendre. Ainsi, ce que le musée institue comme références se situe explicitement par rapport à ce qui fait référence à un moment donné dans la société (tel discours, telle pratique, etc.) avec le souci de s’adresser à des publics.
Véronique Chabert
Le fait que la référence structure le lien social conduit à la découverte de différents types de sociétés. Loin d’être aisée, cette démarche menée par l’anthropologie, qui étudie des cultures différentes, impose de se décentrer de soi-même pour s’ouvrir aux autres. Une réalité s’impose alors : les systèmes de références varient d’une culture à l’autre. Maurice Godelier, anthropologue, propose de le montrer en analysant des systèmes de parenté différents qui instaurent des types de rapports différents aux autres. Faudrait-il conclure à cause de cette pluralité des références, à un relativisme absolu (à chaque culture son système de références) ? Le danger serait alors de les enfermer sur elles-mêmes en rendant définitivement impossible tout échange. Pour Maurice Godelier, l’objet de l’anthropologie consiste à montrer à la fois que toute culture repose sur des « noyaux imaginaires » et en même temps que ces derniers connaissent des configurations variables.
Ces différences pour ce qui fait référence d’une société à l’autre ou d’une communauté à l’autre créent des rapports de force, voire des luttes, entre elles. Bernard Lahire, sociologue, montre l’ambivalence de la référence dans tous les domaines : elle rassemble et divise, puisque chaque groupe veut imposer ses références selon des procédés historiquement variables.
La technologie contribue à l’évolution des modalités de ce qui fait référence. Encore faut-il en prendre conscience pour l’utiliser à bon escient. Barbara Cassin, philologue-philosophe, montre en quoi le moteur de recherche Google impose un quadrillage des références dont elle analyse les critères de fonctionnement.
Véronique Chabert
Résumé : La référence comme donnée anthropologique doit s’entendre à plusieurs niveaux. Celui des individus qui, pris dans des rapports sociaux, se représentent leur propre place en référence à celle des autres. L’anthropologie permet de découvrir le fondement imaginaire de ce qui fait référence dans une société et d’en explorer les manifestations symboliques à travers les rites et l’évolution des institutions. En se situant sur un autre plan que celui des acteurs eux-mêmes, sans s’identifier à leurs références plus ou moins conscientes, l’anthropologue peut étudier à la fois la pluralité des systèmes qui font référence et en même temps questionner leurs convergences en postulant une humanité commune.
Abstract : The reference as an anthropological
piece of data must be understood at
different levels. The level of the individuals
who, caught into social relationships, imagine
their own position in reference to the others’.
Anthropology enables to discover the imaginary
basis of what makes reference in a
particular society and to explore the symbolic
occurrences through rites and through the evolution
of institutions. Placing himself at a level
different from the level of the actors themselves,
without identifying with their more or
less conscious references, the anthropologist
can both examine the multiplicity of the systems
that make reference and at the same time
call into question their convergence in postulating
a common humanity.
Résumé : Toute “référence”, quelle qu’en soit la nature, suppose un lien entre “ce qui fait référence“ et “ceux qui s’y réfèrent”. Elle contribue par là même à faire la communauté de tous ceux qui partagent les mêmes “points de référence”. Mais l’histoire des sociétés humaines fait apparaître aussi les tensions entre communautés aux références différentes et les luttes de pouvoir pour l’imposition de la référence légitime. Dans les sociétés différenciées et démocratiques se jouent ainsi de multiples luttes entre camps rivaux prétendant définir ou représenter la “référence” dans tel ou tel domaine (artistique, scientifique, politique, etc.). Et ces luttes – ordinaires ou historiques – pour l’imposition de références nouvelles ont pour enjeu, in fine, la vie et la mort sociale des groupes qui s’y rattachent.
Abstract : Any “reference”, whatever its
nature, supposes a link between “what makes
reference” and “those who refer to it”. It thus
contributes to making the community of those
who share the same “points of reference”. But
the history of human societies also reveals the
tensions between communities with different
references and the power struggles to impose
the legitimate reference. In differentiated and
democratic societies, there are multiple
struggles between rival sides that pretend to
define or represent the ‘reference’ in a particular
field (arts, science, politics, etc.).What is at
stake in those – common or historical –
struggles to impose new references is, in fine,
the social life and death of the groups connected
to them.
Résumé : La notion de référence fait partie des équivoques dont chaque langue est porteuse puisqu’elle revêt deux sens dont il s’agit de questionner le rapport. Ce qui ne va pas de soi, c’est le rapport entre, d’une part, la notion de référence, terminologique en philosophie et en linguistique et, d’autre part, la notion de référence au sens de « faire référence ». La première ne se comprend que par contraposition avec la notion de sens, dans un couplage sens/référence ou sens/dénotation qui sert à distinguer entre le sens d’un mot ou d’une proposition et la désignation d’un objet. La seconde implique un modèle et la possibilité d’une transmission et d’une tradition. En quoi le fonctionnement du moteur de recherche Google opère-t-il un glissement d’un sens à l’autre ? Quels sont les critères sur lesquels repose le type de hiérarchie établi par Google ? Les identifier permet de faire un usage réfléchi de cette technologie.
Abstract : The concept of reference is part of the
equivocations that any language holds since it
comprises two meanings that need to be put in
relation.What is not plain is the link between the
concept of reference on one hand, which is terminological
in philosophy and linguistics and, on
the other hand, the concept of reference when it
means “to make reference”. The first can only be
understood through the contraposition with the
concept of meaning, when pairing meaning/reference
or meaning/denotation that helps to
discriminate between the meaning of a word or
clause and the designation of an object. The
second implies a model and the possibility of a
transmission or tradition. How does the way the
search engine Google operates brings about a
shift from one meaning to the other? What are
the criteria that support the type of hierarchy
established by Google? Identifying them enables
to have a thoughtful use of that technology.
Dire que le musée a un rôle à jouer dans la transmission du patrimoine laisse ouverte la question des critères pour en déterminer le contenu. Pour Jean Davallon, directeur du DEA Muséologie et médiation culturelle à l’université d’Avignon, il s’agit de ne pas réduire le patrimoine à des objets considérés comme références par leur valeur intrinsèque, mais de considérer leur valeur relationnelle, ce qu’ils ont à nous dire aujourd’hui. Ainsi, la référence n’est pas seulement donnée comme héritage, mais à construire, à instituer par le processus de patrimonialisation.
Encore faut-il veiller aux modalités que ce processus revêt au sein de l’institution muséale. Marc-Olivier Gonseth, conservateur du musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN), met en évidence les différents acteurs qui interviennent pour décider ce qui fait référence en analysant des exemples pris dans l’histoire du MEN. Il montre que les jugements pour déterminer les objets de référence sont techniques et symboliques. Il s’agit d’en tenir compte dans la présentation des objets afin de ne pas les sacraliser et de faire apparaître différents points de vue sur eux.
Le musée des Confluences proposera des expositions de synthèse et de référence et des expositions de déclinaison plutôt que des expositions permanentes et temporaires. Ce choix met l’accent sur les intentions du projet et non sur la durée des expositions. Michel Côté, directeur du musée des Confluences, explicite en quels sens les expositions seront de référence : elles proposeront des repères, choisiront des objets de référence en leur donnant un sens en lien avec d’autres objets intégrés dans les parcours des expositions.
Véronique Chabert
Résumé : Si l’on admet, à l’encontre de l’idéologie actuelle, que création et patrimoine sont deux processus complémentaires de production des objets de culture, que savons-nous de plus sur la patrimonialisation et sur le statut des objets de patrimoine comme objets de référence ? L’académisme classique considérait un objet comme une référence en fonction de sa valeur intrinsèque alors qu’il s’agit aujourd’hui de prendre en compte sa valeur relationnelle, la valeur qu’il a pour le récepteur. Nous avons donc deux régimes différents de production de la relation entre l’univers d’origine de l’objet (le passé) et le présent de la réception : le premier est celui de la mémoire collective ou sociale (une référence transmise) ; le second, celui de la patrimonialisation (une référence construite).
Abstract : If we admit, against nowadays
ideology, that creation and patrimony are two
complementary processes to produce cultural
object, what do we know then about the “patrimonisation”
and status of patrimony objects as
objects of reference? Classical academism
considered an object as a reference object
depending on its intrinsic value when today, its
relational value is taken into account, the value
it has for the recipient. Consequently, there are
two different systems of production of the relationship
between the original background of
the object (the past) and its present reception:
the former is part of the collective or social
memory (a transmitted reference) ; the latter is
part of “patrimonisation” (a constructed reference).
Résumé : Les objets des diverses collections contribuant à la réputation d’un musée doivent être pointés du doigt, extraits du lot, documentés, scrutés techniquement ou symboliquement par des experts, publiés et montrés à une échelle aussi large que possible pour devenir une référence au moins locale ou régionale, mais parfois aussi nationale ou mondiale. Les exemples pris ici dans l’histoire du musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN) contribuent à montrer que les jugements techniques et symboliques ne tombent pas du ciel et ne revêtent pas un caractère sacré mais qu’ils sont le fruit de longues, parfois savantes et souvent tortueuses constructions sociales.
Abstract : The objects of the various collections
that contribute to a museum’s reputation
have to be pointed at, removed from the batch,
documented, technically or symbolically scrutinized
by experts, published or exhibited at the
largest scale to become a local or regional at
least and sometimes national or worldwide
reference. The examples considered here are
from the history of the Neuchatel Museum of
Ethnography (MEN) and contribute to show
that technical or symbolic appraisals do not
grow on trees and do not take on a sacred feature
but that they are the fruits of long,
sometimes skilful and tortuous social constructions.
Résumé : Les termes d’exposition temporaire et d’exposition permanente ne renvoyant qu’à la notion de temps, le musée des Confluences prévoit la programmation d’espaces découvertes, d’expositions de déclinaison et d’expositions de synthèse et de référence. En quoi ces expositions sont-elles de référence ? L’exposition doit faire autorité au sens où ce qu’elle explique doit être rigoureusement fondé sans exclure pour autant la présentation de points de vue différents. Les objets présentés sont des objets de référence puisqu’ils constituent des points de repère historiques. Dans le domaine de l’histoire naturelle, certains objets sont des types : ils constituent en quelque sorte l’étalon de l’espèce et ce sur un plan international. Dans d’autres domaines, sont considérées comme référentielles deux approches : l’une basée sur la valeur intrinsèque de l’objet, l’autre sur la valeur de témoignage d’une situation, d’une époque ou d’une activité.
Abstract : Because the expressions “temporary exhibition”
and “permanent exhibition” only refer to time
concepts, the Confluence Museum is planning to
schedule discovery spaces, “offshoots” exhibitions
and also summary and reference exhibitions. How can
those exhibitions be reference exhibitions? An exhibition
must be authoritative as what it explains has to
be rigorously founded without excluding for that (to
show) different points of view. The objects exhibited
are reference objects as they account for historical
landmarks. In the field of natural history, some objects
are “types”: they are in some respect the benchmark
of the species at an international level. In other fields,
two approaches can be considered as referential: one
is based on the intrinsic value of the object and the
other on the evidence value of a situation, epoch or
activity.
Statuette d’homme barbu, époque prédynastique, Nagada 1er, amratien Gébelein(Haute- Egypte) 3800 à 3500 av. J.-C., pierre (brèche claire), © musée des Confluences, photo Patrick Ageneau