Musée des confluences

Objets en récits, Récits d'objets

Le musée des Confluences et l’INSA Lyon se sont associés pour inviter les étudiants du département informatique à une aventure littéraire autour des collections du musée. À la manière des auteurs de « Récits d’objets », les étudiants ont fait des objets du musée la matière de leurs récits. Une invitation à découvrir les collections sous un autre regard.

Objet en récit
Robe de cour chaopao
Léa Matoka

 

Ce matin-là, la servante en chef m'avait demandé de me rendre dans l'arrière-chambre. Je ne savais pas à quoi m'attendre car c'était la première fois que j’avais l’occasion d’entrer dans cette salle où tout le monde n'a pas accès, je m’y rendis donc pleine d’incertitudes.

À mon entrée, mon regard fut tout de suite interpellé par un vêtement suspendu comme en lévitation au centre de la pièce par deux cordes rattachées au plafond. En me rapprochant, je découvris une large et longue robe exposée telle une œuvre d’art. Une odeur humide, lourde, presque oppressante attestait son ancienneté, je n'avais cependant encore jamais vu un vêtement si étonnant, si éclatant, si... si beau. Ce dernier comportait des manches évasées d’une longueur inégalée et des broderies multicolores recouvrant par bandes un bleu qui semblait provenir des profondeurs de l’océan.

J’étais grandement frappée par la précision avec laquelle l'animal sacré avait été représenté volant à travers les nuages. Je pouvais sentir ses yeux me fixer, il aurait pu à tout instant surgir et prendre vie. La queue du dragon ondulait sur le haut de la robe tel un serpent de mer et s’étendait au niveau des épaules, créant ainsi une rivière dorée de lumière. La quantité de tissu utilisée m’aurait facilement suffi pour concevoir trois tenues différentes. Ce vêtement devait appartenir à quelqu'un d'important, si majestueux que je n’osais le toucher avec mes pauvres mains de servante.


Objet en récit
Télescope
Louis Schibler

 

Je me tenais devant la porte qui me séparait de la dernière salle. J’entrai.

Mes yeux s’écarquillèrent. Au centre de la pièce circulaire se trouvait un promontoire scintillant sur lequel une gigantesque machine trônait. Elle était immense, si grande qu’elle semblait se perdre dans les étoiles. Je n’en revenais pas. Mes yeux, ma bouche et mes mains ouvertes s’étaient figées comme des pierres.

J’avais l’impression de découvrir le prototype créé par mon équipe pour la Station Internationale. Mais l’objet devant mes yeux datait d’il y avait quoi… 300 ans ?

L’envie était trop forte. Aimanté par les subtils reflets sur lesquels s’attardaient mes yeux, je me rapprochai doucement. J’étais un véritable gamin, irrésistiblement attiré par son cadeau de Noël.

Le corps de l’engin, semblable à un canon d’artillerie, était entouré par deux cerclages de métal, comme deux gouvernails d’un navire que l’on pouvait actionner.

J’approchai ma main, une main tremblante, secouée de mille spasmes. Je n’en croyais pas mes yeux, ni mon toucher. Les manches étaient dans un parfait état, brillants, étincelants. C’était comme un grand cru dans sa cave à vin, dont le goût, la robe et l’odeur n’avaient cessé de se bonifier avec les années.

Je me sentais traversé par une énergie nouvelle. Observant chaque détail, chaque vis, chaque pièce de métal du dispositif, j’analysais frénétiquement le fonctionnement de l’appareil, mes yeux et mes mains virevoltaient dans tous les sens.

Je glissai mon œil à l’une des extrémités du corps. Ce corps, qui était en réalité un tube, comprenait en son sein une cascade de miroirs, encadrée par deux épaisses lentilles de verre. Au bout, je pouvais observer la lueur d’un astre lointain. Le grossissement était incroyable. La clarté et la netteté des aspérités de l’astre n’avaient sans doute aucun équivalent sur Terre.


Objet en récit
Microscope
Agathe Liguori

 

Je déambulais dans la maison. Son odeur, un mélange de parfum floral et de renfermé, était ma madeleine de Proust. Tous les souvenirs qui remontaient à la surface me serraient la gorge. Mon cœur battait doucement dans ma poitrine tandis que mes paupières s'agitaient de haut en bas pour chasser les larmes qui se profilaient. J'avais le cœur au bord des yeux.

J'aperçus un éclair métallique à l'autre bout de la pièce. Il se tenait là, abandonné sur une étagère mal rangée, un instrument curieux. Entièrement fait de cuivre, il était froid au toucher. Cependant, on aurait pu confondre sa couleur avec celle que les cheveux roux ont au soleil. Les larmes sur mes joues semblaient s'être arrêtées dans leur course et un flot de questions m'assaillit : « À quoi pouvait-il servir ? Depuis quand était-il posé là ? Pourquoi était-il ici, dans la maison de mes grands-parents ? » Son apparence contrastait fort avec le reste de la maison qui semblait être le témoin du temps qui passe. L'instrument, lui, semblait ne pas avoir été affecté par les années, brillant d'un éclat intemporel. En m'approchant plus près de l'objet, je compris qu'il s'agissait d'un ancien microscope. Je ne m'étais jamais servi d'un tel instrument, je me penchais en avant pour mieux l'examiner. À la base de l’objet étaient trois pieds. C’était à eux, fins mais stables, qu’incombait le maigre poids de la structure. Sur l'un deux, un demi-cercle de métal était soudé, accueillant un miroir circulaire. À mieux y regarder, une hanse de cuivre se détachait des pieds. Elle ressemblait dans sa courbure à une branche d'automne dépassant d'un arbre, mais paraissait comme ciselée par un orfèvre.


Objet en récit
Fer rubané
Shihang Zhou

 

Un minerai de fer qui avait commencé à se former au-dessous de nulle part, il y avait deux milliards d’années, fut retrouvé à l’improviste dans un chantier.

La secrétaire du professeur Alan, désignée responsable du trophée imprévu, était honorée d’être la première ayant la chance d’admirer la puissance de la nature. Elle avait fixé son regard sur la roche : les galons de fer oxydé serpentaient sur le plan de cassure d’acier, comme un réseau de cours d’eau rouges sur une plaine glaciaire. Ils étaient incurvés mais parallèles les uns aux autres. Leur tracé semblait arbitraire mais pas chaotique. En raison d’un échauffement continuel et de l’effort des microbes pendant plus de sept cent milliards de jours, les rubans possédaient maintenant une couleur rouge transparente comme le rubis. Quand le professeur Alan fut invité à voir cette hématite spéculaire, elle était exposée dans une salle spécifique, avec un seul éclairage projetant la lumière sur sa surface extrêmement luisante.

Quand il s’approcha, pas à pas, M. Alan leva son bras comme inconsciemment, pour se protéger de la lumière réfléchie. Mais il s'était immobilisé pour mieux observer. Et le battement de son cœur résonnait dans sa tête, face à cet objet si ancien et tranquille. Il ne voulait pas le confesser, mais c’était l’une des plus belles pièces qu’il avait vues pendant les trente années de sa carrière. M. Alan avait feint d’être calme et il voulait adresser une parole au personnel du musée, mais il ne put pas même ouvrir la bouche devant ce véritable bijou de la nature. Ce n'était pas une pièce que l'on pouvait dater dans l'histoire, car cette pièce elle-même, c'était l'histoire.

Publié le 23 Avril 2020