Musée des confluences

Objets en récits, Récits d'objets

Le musée des Confluences et l’INSA Lyon se sont associés pour inviter les étudiants du département informatique à une aventure littéraire autour des collections du musée. À la manière des auteurs de « Récits d’objets », les étudiants ont fait des objets du musée la matière de leurs récits. Une invitation à découvrir les collections sous un autre regard.

Après une première mise en ligne le 23 avril découvrez aujourd'hui quatre nouveaux textes.

 

Objet en récit
Diadème aux phénix, feng guan
Adrien Hamers

 

Lorsque je tendis le diadème à Lian, c’était à contre-cœur. Mais tout comme moi, elle savait que ce jour allait arriver. Je la vis tressaillir, comme si le spectre de ce mariage qui planait sur elle plongeait brutalement dans le domaine du concret. Je lui avais décrit le somptueux diadème lorsqu’elle avait quatre ans. Je lui avais parlé des feuilles de laurier sculptées avec finesse, des fleurs de lotus et de potentilles dont le réalisme laissait deviner des heures de travail passionné, de la procession de fiers hommes à cheval observée avec bienveillance par ce ciel organique.

Mais malgré la beauté de l’objet, sa noblesse, je savais bien que Lian n’apprécierait pas la nouvelle. Ma fille blêmit. Son regard parcourait frénétiquement la couronne, comme si elle cherchait parmi les centaines de détails sculptés dans l’argent le plus fin, une porte lui permettant d’échapper à cette alliance. Ses poings et ses pupilles se contractèrent.

“Tu sais ce que ça veut dire, Lian ?”

C’était une question rhétorique. Lorsque Lian entendait, sentait, ou voyait quelque chose, celle-ci s’ancrait dans sa mémoire, et, comme dans une cellule de prison, l’information ne pouvait pas ressortir. Ce jour-là, alors qu’elle avait seize ans, la cellule de son esprit détenant le souvenir de la couronne s’ouvrit avec un bruit tonitruant, et ce qu’elle contenait n’admettait qu’une réponse :

“Oui, père.”, murmura-t-elle en baissant les yeux. Son regard devint fixe, son souffle lent. Elle s’était résignée.


Objet en récit
Nécropole de Koban
Sana Essayed-Messaoudi

 

Sur le chemin, aucun regard ne croisait le sien, fixé sur le pavé à l’affût de la fissure qui l’engloutirait à son tour, lui donnant accès aux profondeurs obscures où trône la Mort elle-même. C’est à la Mort que ce vieil homme songeait, elle qui d’un simple caprice lui avait arraché sa femme. Ses pensées noires se bousculaient en son esprit telle une mer tumultueuse, et les rides de son front en témoignaient parfaitement. Sa lente démarche se confondait avec le rythme d’une promenade, mais alors qu’on se promène en profitant de chaque seconde, lui souhaitait s’en défaire au plus vite, imaginant que chaque pas le rapprochait de sa bien-aimée. Celui qui portait le nom de Keola, « vie » en Hawaïen, se précipitait vers la mort.

Arrivé au musée, il déambula à travers la foule qui semblait faire partie du brouillard, du monde qu’il ne voulait plus voir. Une lueur attira son regard, non pas parce qu’elle était vive, mais parce qu’elle aussi semblait épuisée, désireuse qu’on lui accorde le repos après un dernier souffle. Cette lumière englobait un objet et, dans l’obscurité, on eût cru qu’elle se plaisait, tant le contraste faisait son affaire.

Un frisson parcourut l’échine du vieil homme. Immobile, il contempla cet objet envoûtant, imaginant son odeur peu commune, celle que toutes les fleurs du monde ont délaissée, et dont celles qui fanent ne peuvent se défaire. Cet objet ne pouvait être goûté, mais certes cet objet avait déjà goûté, au miel, à l’amour, à la vie. Sa peau était aussi plissée que l’écorce d’un vieil arbre. Mais alors que le vieil arbre fait face au vent violent, il eût suffi d’un souffle pour l’anéantir, elle, et que d’une apparence longtemps conservée jaillissent des cendres étouffées. Cette femme était morte. Recroquevillée sur elle-même, elle avait donc, au bout du chemin, réadopté la position de sa naissance.

Quelques souffles embuèrent la vitrine. Les lourdes paupières du vieil homme se refermèrent, laissant s’échapper dans leur course quelques chaudes larmes enfin affranchies. « Keola », murmura-t-il alors qu’il crut voir, à travers les flots de ses émotions, la dame morte se redresser, et lui adresser un sourire similaire à celui de sa femme, dont il acceptait enfin le sort.


Objet en récit
Armure de cheval japonaise
Cédric Lozano

 

Poings serrés, mâchoire crispée, Kang évoquait un tigre tournant dans sa cage, prêt à bondir sur le premier malheureux passant à sa portée. En retrait du gros de la foule, il regardait le défilé en essayant de se maîtriser. Plus précisément, il fixait d’un regard mauvais le général adverse, rayonnant de sa récente victoire et bombant le torse sur sa monture.

Kang porta son attention sur cette dernière, elle portait une barde d’apparat bien plus esthétique que pratique. La richesse ostentatoire suintant de chaque parcelle de l’armure ne faisait qu’attiser la rage qu’il sentait monter en lui. Un masque de dragon entièrement d’or recouvrait la tête du cheval, symbole de fortune et de puissance, qui lui rappelait, à lui et ses camarades, toute l’amertume de la défaite.

Il resserra encore ses poings, ses phalanges blanchirent et il sentit ses ongles s’enfoncer dans la chair de sa paume. Cette douleur était salvatrice, elle l’ancrait à la raison au milieu de la tempête qui se déchaînait dans sa poitrine, l’empêchant de se jeter au milieu des soldats ennemis pour mettre un terme à cette macabre célébration du massacre de ses compagnons.

Pour détourner son esprit de l’euphorie ambiante qui le mettait hors de lui, il retourna à son inspection de la barde. Le reste du corps de la bête était protégé par un grand morceau de cuir recouvert de petites pièces de métal carrées et dorées, formant une sorte de damier uniforme qui lui renvoyait la lumière du soleil dans les yeux. Enfin venait la selle, imposante, lourde, de cuir et de bois sombre : on aurait dit un trône disproportionné, se balançant au rythme lent de l’animal qui le supportait. La tête du cortège passée, Kang partit d’un pas décidé, disparaissant dans l’obscurité d’une minuscule ruelle voisine.


Objet en récit
Molizhi - la déesse entourée de ses quatre grands rois célestes
Thomas Buresi

 

Je... Je m’appelle Li et... mon nom est Wang, dis-je, à l’entrée du temple où tout le monde devait montrer patte blanche avant d’entrer. Je rentrais enfin dans ce temple où étaient exposés des trésors du taoïsme, statuettes, masques. J’étais en admiration, toutes les plus grandes œuvres de la religion taoïste étaient regroupées dans cette pièce. Je m’avançais au centre de la pièce quand, soudain, je la vis. Une statuette métallique imposante qui mesurait une trentaine de centimètres. Elle représentait un trône peint de rouge, et était recouverte d’une autre couche bleue formant des vaguelettes, qui longeaient le bord du trône. Celui-ci était orné de petits rubis et d’émeraudes.

Sur ce trône, un personnage féminin fait uniquement d’or et brillant de mille feux. Chaque rayon de lumière qu’il réfléchissait le mettait encore plus en valeur. Il possédait un total de dix-huit bras répartis symétriquement autour de lui, tel un soleil brillant et ses rayons l’entourant. Ce personnage, assis, fermant les yeux, joignait deux de ses mains comme pour prier. Au pied du trône, comme sortant de l’eau, quatre serviteurs beaucoup plus petits se tenaient debout aux côtés de cette divinité dorée. Chacun possédait un masque de différentes couleurs.

Après avoir regardé l’ensemble de la statuette je glissai mon regard vers son visage, croisant ses paupières. Mais je le savais, je savais qu’elle me voyait : comment ne pas sentir son jugement qui pesait sur mes épaules, sur ma tête qui se baissa machinalement ? J’étais ébloui par sa présence, je mettais ce que je pouvais entre elle et moi, ma main sur mes yeux pour me cacher de son éclat et de son regard. C’est comme si je pouvais entendre tout ce qu’elle pensait de moi.

Après un instant qui parut être une éternité, je relevai ma tête, mis mes mains contre la vitre qui nous séparait, la fixai une dernière fois avant de tourner mes talons, avec une boule au ventre qui ne me quitta pas tout le long de ma visite.

Publié le 14 Mai 2020