Les maristes en Océanie centrale au XIXe siècle :
aux origines de la collection océanienne de la propagation de la foi.

Yannick ESSERTEL, Docteur ès Lettres, Enseigne l’histoire des Mondes extra-européens au Centre universitaire de Bourg-en-Bresse (Lyon III). Membre du GRIEM (Groupe de recherches interdisciplinaires sur les écritures missionnaires). Faculté Catholique de Paris. Membre du CREDIC (Centre de Recherche et d’étude d’Inculturation du Christianisme) Université Lyon III.

1- L’Œuvre de La propagation de la foi à lyon.

En 1822, Pauline Marie Jaricot, fille de soyeux lyonnais, fervente catholique, fonde l’œuvre de la Propagation de la Foi. Son frère Philéas, séminariste à Saint-Sulpice, apprend que le séminaire des Missions-étrangères a de sérieuses difficultés financières. Il fait appel à sa sœur qui utilise alors son groupe de « Réparatrices » pour recueillir de l’argent et lance le sou hebdomadaire dans l’usine de son beau-frère à Saint-Vallier, Drôme. C’est le point de départ de l’activité de Pauline en faveur des missions étrangères. Pour récolter de l’argent, elle crée une association formée de chefs de dizaine, puis de chefs de centaine, et enfin de chefs de mille associés, chacun devant donner par semaine un sou pour la Propagation de la Foi. Cette œuvre est à l’origine d’un vaste réseau de charité qui prend naissance dans le diocèse de Lyon et touche toutes les classes sociales. Une circulaire de 1835 présente l’Œuvre comme celle des pauvres [1] . Pauline a rendu les missions populaires en permettant à tous, riches et pauvres, bourgeois et ouvriers, de participer à la progression de l’Évangile dans le monde. La mission ad gentes prend donc une dimension vraiment universelle. Aspect capital, car nombre de vocations missionnaires vont sortir de familles qui participent, à des degrés divers, à la Propagation de la Foi.

Dès la fin de l’année 1822, l’Œuvre publie un cahier de 45 pages de Nouvelles reçues des Missions donnant des informations et publiant des lettres des missionnaires de la Louisiane et de l’Extrême-Orient. « En mai-juin 1823, un deuxième cahier a 72 pages. Puis les numéros se succèdent ; en 1825, il faut rééditer les premiers numéros épuisés. De cette année date le titre définitif d’Annales de la Propagation de la Foi. Désormais, les Annales vont paraître régulièrement à raison d’un cahier tous les deux mois. Les Annales ont pour sous-titre Collection faisant suite aux Lettres Édifiantes et Curieuses. Elles reprennent la tradition instaurée par les Jésuites : fournir des nouvelles des missions avec les lettres des missionnaires. Ces lettres constituent la partie la plus intéressante des archives. Comme l’avait noté Jean-Claude Beaumont : « La variété, l’abondance et l’origine géographique très diverse des documents qui y figurent font la grande richesse des Archives de la Propagation de la Foi et doivent attirer l’attention non seulement de l’historien des Missions, mais de tous ceux, historiens, ethnologues, qui veulent obtenir des données sur l’histoire des pays qui ont été évangélisés. » [2] Ces lettres recèlent une masse d’informations et d’études sur les peuples évangélisés, leur histoire, leurs coutumes, leurs modes de vie et leurs attitudes à l’égard du christianisme et des missionnaires.

2- Mgr Pompallier et ses missionnaires face aux cultures d’océanie centrale.

Le rôle de cette œuvre de soutien à la mission va en définitive bien au-delà de sa fonction première. Une récente découverte que nous avons faite dans les archives des Pères maristes à Rome le confirme. Au milieu des années 1830, un membre de l’Institut de France envoie un questionnaire ethnographique au Conseil central de la Propagation de la Foi réclamant des informations précises sur les peuples que les missionnaires partaient évangéliser. En réponse, le Conseil fait parvenir une copie au Père Colin, Supérieur des Pères maristes à Lyon. À son tour celui-ci l’envoie à Mgr Pompallier avec une note insistant sur l’importance de ce document : « Votre grandeur sentira par la note ci-dessus que vous envoie le Conseil de la Propagation de la Foi combien ce Conseil met d’intérêt à avoir des détails historiques sur les lieux de votre mission. Je vous en conjure ne négligez rien pour correspondre autant qu’il sera possible à ces vues toutes prises dans l’intérêt de votre mission de votre Grandeur ». Sur une période qui s’étend de 1838 à 1845, les archives permettent de recenser une quinzaine de lettres à caractère ethnographique pour la seule mission de Mgr Pompallier d’Océanie occidentale. Plusieurs dizaines de lettres contiennent des informations sur les peuples mais elles sont plus occasionnelles et sont mêlées aux diverses péripéties de la vie du missionnaire.

La première lettre de belle facture rencontrée est celle du frère Joseph-Xavier (Jean-Marie Luzy) à sa famille de Wallis datée de mai 1838 [3] . Le frère consacre sept paragraphes à décrire les Wallisiens :

«  [13] Quant aux mœurs de ces peuples, on y trouve parmi des défauts sans doute des choses qui étonnent à cause de leur conformité avec la loi naturelle ; il n’y a que le roi et quelques chefs qui ont plusieurs femmes, la multitude n’en a qu’une et ils se gardent une grande fidélité mutuelle ; il est entièrement défendu de s’allier entre parents quelqu’éloignés qu’ils soient. Bien plus ils ne peuvent paraître ensemble sans une longue tapa (vêtement du pays), ni prononcer entr’eux des paroles tant soit peu indécentes.

[16] L’industrie ne manque pas à ce peuple. Il le fait voir dans la construction de ses pirogues, de ses filets, de ses casse têtes, de ses lances, de ses plats à kava qui sont immenses, de ses coupes, de ses nattes, etc., etc. Les pirogues doubles qui servent de navire de guerre, sont un petit chef d’œuvre, vu le peu de secours pour les construire ; le peuple ne craint pas avec cela de se mettre en mer et d’aller dans d’autres îles à plus de cent lieues. »

Plusieurs observations de l’auteur du présent document correspondent à celles du père Bataillon dans sa Notice sur la mission de Wallis adressée à Jean-Claude Colin rédigée en juillet 1838 et mai 1839 [4] . Lettre de 31 paragraphes dont 16 consacrés à une étude ethnographique de l’île et de ses habitants : description géographique, mœurs, religion, organisation sociale. Globalement ces deux lettres répondent au questionnaire.

Lorsque Mgr Pompallier publie des notes sur sa mission néo-zélandaise en 1849, il y a déjà une dizaine d’années qu’il connaît les Maoris vivant au milieu d’eux s’étant fait aimer par eux. Dans quelques pages, dont nous reproduisons ici un extrait, il brosse un tableau sur la vie et les mœurs des Maoris :

«  Leur caractère est bon et mâle ; ils sont ouverts et francs ; ils ont de l’intelligence pour comprendre ce qui est juste dans le droit naturel, lorsqu’on peut bien leur expliquer dans leur langue ; ils ont beaucoup de facilité pour apprendre à lire et à écrire, sans qu’il soit besoin pour cela des soins assidus de l’enseignement. Il suffit de leur donner de courtes feuilles de principes de lecture, et de leur tracer quelques lignes d’écriture sur des ardoises, pour qu’avant trois mois d’application, ils sachent lire et écrire dans leur langue. La tempérance et la sobriété sont fort observées parmi eux : on voit rarement des indigènes ivres ; ils ne boivent jamais que de l’eau. Les porcs qu’ils engraissent, sont réservés pour être vendus aux blancs, qui leur donnent en échange des vêtements à l’Européenne, et surtout des couvertures de laine.

Ils aiment la vérité, l’équité, la franchise ; et ils étaient très-hospitaliers dans leur état naturel ; ils ont beaucoup de bravoure dans les combats. Avant de livrer la guerre qu’ils sembleraient ne pas fort redouter, ils avaient la prudence de s’envoyer des messagers, de tenir des conseils en grande réunion et d’examiner les motifs bons ou mauvais de faire, ou de ne pas faire la guerre.

Au bas des reins, sur la colonne vertébrale et dessiné en tatouage distinctif. C’est, je crois, la répétition des tatouages qui occupent le milieu du front. Ce tatouage est comme le nom et le titre de l’individu qui le porte. Quand un Nouveau-Zélandais veut faire connaître sa noblesse, il se découvre et montre ce tatouage. » [5]

Les études, et le dépouillement de ces lettres montrent donc des missionnaires attentifs à relever des informations ethnographiques sur les cultures qu’ils fréquentent. Ces quelques exemples montrent que des missionnaires se sont passionnés au point de devenir des ethnographes, voire presque des ethnologues pour certains. À côté de ces écrits caractéristiques, nous trouvons une douzaine de lettres consacrant quelques paragraphes à des sujets très divers : les divinités, les mœurs guerrières avec des croquis, la politesse, la mort et les funérailles, le rapport des indigènes au tabac, des descriptions géographiques, les pratiques de pêche des Maoris avec des croquis, la nourriture et la cérémonie du kawa. Il faut compter aussi avec des dizaines de lettres où les informations sur les peuples se mêlent au reste du contenu qui regarde la mission.

La connaissance de ces peuples que nous devons aux missionnaires trouve aussi son prolongement dans la constitution de plusieurs collections d’objets provenant d’Océanie.

3- Les origines de la collection d’océanie.

En même temps qu’ils apportaient à leurs compatriotes des connaissances précieuses sur les peuples qu’ils évangélisaient, des missionnaires sont aussi à l’origine de plusieurs collections d’objets d’Océanie. Une collection d’objets océaniens se trouve au Musée de l’Océanie à La Neylière dans les Monts du Lyonnais. Une autre collection, celle de l’œuvre de la Propagation de la Foi, est conservée par le Muséum de Lyon. Un répertoire dressé par la Propagation de la Foi et parvenu jusqu’à nous, mentionne le nom du missionnaire, la désignation de l’objet et son origine géographique. Une quinzaine d’objets provient des dons de Mgr Pompallier. L’ensemble est varié : des tapas, des nattes, un appui-tête, une canne, un modèle de pirogue, un casse-tête, une lance, une pierre d’herminette, une coiffure. Quelques-uns de ces objets s’inscrivent dans une étape bien particulière de la mission évangélisatrice du premier vicaire apostolique.

La pierre polie d’herminette est un cadeau du grand chef Rewa, de la baie des Îles. L’occasion du don nous est inconnue. Mais, ce grand chef a été un fervent et fidèle de l’évêque catholique. Au cours de l’année 1839, Mgr Pompallier décide de fonder le quartier général de sa mission à Kororaréka dans la Baie des Îles. Appelé par le grand chef Rewa, il guérit sa fille Beata. Premier chef catholique, Rewa voue une reconnaissance et une admiration sans faille à Epikopo. Est-ce à cette occasion qu’il lui fait don de l’armure en pierre ? Lors du traité de Waitangi, en février 1840, il va demander conseil à Mgr Pompallier : doit-il signer ou pas ? L’évêque lui répond qu’il n’est pas venu pour débattre de questions politiques. Enfin, au cours d’une visite pastorale en 1841, Rewa mène l’évêque auprès de son frère, chef de tribu pour qu’il le baptise. Au-delà des aspects événementiels de cette relation, le don de la pierre d’herminette a une valeur symbolique d’une grande portée : ce style de pierre ne se transmettait que dans la famille ce qui signifie que Mgr Pompallier était donc devenu un membre de la famille de Rewa, qu’il était intégré à sa généalogie.

Un oreiller ou repose-tête du roi Lavelua de Wallis fait partie de la collection. Ce magnifique objet en bois a été aussi offert à Mgr Pompallier. Les deux îles de Wallis et Futuna sont évangélisées depuis 1837 par le père Bataillon et le père Chanel. Suite au martyre du père Chanel, l’évêque pousse sa visite pastorale jusqu’à ces îles. Le 2 janvier 1842, la Santa Maria et l’Allier mouillent dans la rade de Wallis. Le roi, invité par le commandant et l’évêque, se rend à bord de l’Allier où il est salué de neuf coups de canon, puis l’on se fait des cadeaux réciproques. Le roi se rend ensuite sur la Santa Maria, où, après un nouvel échange de cadeaux, le roi déclare à l’évêque : « Ton navire est le navire de l’amitié et la grande richesse que j’aime est la connaissance du vrai Dieu ». Le lundi 23 mai 1842, le baptême de Lavelua, de ses femmes et de quelques catéchumènes se déroule en grande pompe avec un grand kava après la messe. Il est certain que le cadeau du roi Lavelu a été fait au cours de ces événements car au cours de l’été il regagne la Nouvelle-Zélande et ne reverra plus Lavelua. Le tapa de baptême de Rivalu, ministre de Lavelu et baptisé le même jour, fait partie de la collection.

Conclusion

Les archives de l’œuvre de la Propagation de la Foi et ses collections d’objets constituent aujourd’hui un dépôt d’informations irremplaçable sur la connaissance des peuples évangélisés. Cette œuvre a aussi joué le rôle de relais dans la transmission du questionnaire ethnographique aux missionnaires maristes. Les lettres ethnographiques, les cartes dressées par les missionnaires témoignent de l’intérêt que les missionnaires ont porté aux peuples qu’ils avaient mission d’évangéliser. Dans la phase pionnière, entre 1838 et 1845, la moitié des prêtres maristes sous l’autorité de Mgr Pompallier ont fait l’effort de décrire les cultures wallisiennes, futuniennes et maories.

Quant aux objets donnés par l’évêque, ils ne forment qu’une petite portion des nombreux cadeaux gardés ou perdus qu’il avait reçus en 30 ans de mission en Nouvelle-Zélande. Les lettres, les pages de son journal de 1841 à 1842 et celui de 1845, mentionnent les cadeaux donnés ou reçus. Loin d’être anecdotiques sur le plan historique, ces objets portent en eux une signification qui dépasse leur usage premier. Ils marquent certaines étapes de la vie apostolique de Mgr Pompallier, ils témoignent d’une rencontre, d’une amitié, d’un dialogue et de la reconnaissance des chefs de tribus maories. Il apparaît aussi ces objets concrétisent la réussite de son acculturation et de l’inculturation du message évangélique. Les chefs de tribus, princes et rois marquaient par ces cadeaux la reconnaissance du « mana » de l’évêque et l’intégraient à leurs généalogies respectives.



[1]Jean-Claude BAUMONT, « La renaissance de l'idée missionnaire en France au début du XIXème siècle ». In Les réveils missionnaires en France du Moyen-Age à nos jours. Actes du colloque de Lyon, 1980. Paris, Beauchesne 1984, p. 201 à 222.

[2]Bibliographie d’histoire religieuse contemporaine. Présentée par Jean Comby, Jacques Gadille, Claude Prudhomme. Association française d’histoire religieuse et le CREDIC, 1981, p. 77.

[3]Jean-Marie Luzy, Lettre à sa famille, Ile Ouvéa, ou Wallis, mai 1838. Lettre écrite en mai 1838, à laquelle l’auteur a ajouté deux paragraphes en mai 1839 (§ 21-22) et encore deux autres en mai 1840 (§ 23-24). Archives des Pères maristes à Rome, Dossier Luzy.

[4]Archives des Pères Maristes à Rome, OC 418.1.

[5] Jean-Baptiste POMPALLIER, Notice historique et statistique de la mission de la Nouvelle-Zélande. Anvers, 1850, p. 96 à 102.