Je tenais à remercier très chaleureusement Marion Trannoy en charge des collections américaines et son prédécesseur Carine Durand pour l’aide qu’elles m’ont apportée à chacune de nos rencontres.
Gwénaële Guigon[1]
Assistante de conservation (spécialité Arctique), unité patrimoniale des collections Amériques, musée du quai Branly
Les collections arctiques actuellement répertoriées au muséum d’histoire naturelle de Lyon se chiffrent à environ 200 items[2], lesquels proviennent de dons et d’achats majoritairement acquis au XXe siècle. Les plus anciens datent de la fin du XIXe siècle et concernent principalement la côte ouest du Groenland. Cependant un grand nombre d’entre eux n’apparaissait pas dans le registre d’inventaire. Des échanges avaient peut-être été réalisés dans un cadre privé entre conservateurs et institutions, sans être inscrits dans les registres de l’époque. Il est également vraisemblable qu’ils faisaient partie de lots, lesquels n’ont pas été décrits avec précision. En général, la plupart des items ont une appellation approximative et offrent peu d’informations sur leur provenance précise. Ils n’en demeurent pas moins des témoins des goûts et des intérêts des Lyonnais au moment de leur collecte.
Les collections conservées au muséum concernent principalement des objets relatifs à la chasse[3] et sont comparables aux collections arctiques conservées à la même époque dans d’autres musées français. Ils proviennent de trois collectionneurs différents — peut-être plus dans la mesure où certains items n’ont pas de donateur identifié — et ont été incorporés aux collections lorsqu’elles se trouvaient au Palais Saint-Pierre (actuel musée des Beaux-Arts de Lyon). Les artefacts n’ont pas fait partie d’une politique d’acquisition délibérée par les responsables du musée. L’histoire des collections arctiques commence avant l’installation du muséum dans l’ancien musée des religions d’Emile Guimet.
Photo n°1 : Kayak, qajaq, grandeur nature, n°60 000 897, et sa pagaie double, paatit, n°60 000 908 © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Le kayak est aux yeux des voyageurs occidentaux, l’objet qui symbolise le mieux la culture matérielle des Inuit. Maintes fois décrit à partir du XVIe siècle dans la littérature des voyages et les ouvrages naturalistes, il devient un item emblématique dans les cabinets de curiosité et les bibliothèques privées en Europe. Il reste une pièce d’exception, présent dans les collections muséales françaises du XIXe siècle.
Le kayak grandeur nature (n°60 000 897) est une des pièces les plus spectaculaires de la collection. Malgré de nombreuses recherches, peu d’informations furent mises à jour. Cette embarcation est certainement arrivée à la fin du XIXe siècle, car il était commun d’échanger des artefacts arctiques durant des expositions universelles et lors des congrès scientifiques internationaux liés à la préhistoire, à l’anthropologie et à l’ethnographie.
En 1986, Yves Back, un étudiant en maîtrise, indique qu’une petite étiquette sur le kayak mentionne le nom de la « Compagnie du Groenland de Copenhague ». Il suggère la provenance d’Upernavik au Groenland et présume que les vêtements du kayakiste et la ceinture de l’hiloire étaient liés à l’esquif (Back, 1986 : 55)[4]. Pour le moment, aucun autre document au musée ne vient corroborer ces hypothèses. Néanmoins, cette étiquette citée par Back, qui a disparue depuis, ne peut avoir été là par hasard, car il n’existe qu’une “Compagnie du Groenland” plus précisément la “Compagnie Royale du Groenland”, en danois Kongelige Grønlandske Handel (skompagni).
Cette dernière communément appelé KGH fut fondée le 1er janvier 1776. Elle contrôlait l’intégralité du commerce et des transports avec la grande île sous domination danoise. En 1856, les membres d’une des rares expéditions françaises au Groenland à bord de La Reine Hortense la mentionnent de la manière suivante dans un ouvrage publié sous forme de journal de bord :
« Il est sévèrement interdit aux Esquimaux de vendre à un étranger qui ne serait pas muni d’une patente signée par le ministre des finances de Copenhague. Le monopole s’étend à tous les sujets danois du Groenland, tels que missionnaires, employés, résidents. Afin qu’on ne soit pas tenté d'enfreindre la défense, la métropole s’abstient d’envoyer une seule pièce de monnaie dans ses colonies. Les fonctionnaires reçoivent leur traitement en un papier crée spécialement pour le Groënland. Ce papier n’a cours que chez les marchands des factoreries. De cette façon, ceux-ci accaparent tous les produits du pays et les expédient par une goëlette qui fait, une fois l’an, sa tournée dans les établissements de la côte. » (Edmond, 1857 : 310)
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, elle procurait un travail permanent à des Inuit (Marquardt, 1996 : 87). De nombreux Danois en poste au Groenland ont rapporté au Danemark, comme présents ou simplement comme souvenirs, des pièces miniatures. Des membres de cette compagnie ont eu l’opportunité de donner des artefacts caractéristiques du Groenland à des proches ou des institutions. Il est pertinent de penser que ce kayak est arrivé à Lyon par l’intermédiaire d’un négociant en lien avec la KGH.
Photo n°2 : Détail du visage du mannequin en bois sculpté dans sa veste imperméable, n°60 000 897.2, © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Le vêtement comme le kayak ne figuraient pas dans le registre d’inventaire d’origine. Il est fort probable que cet ensemble ait été montré au public dès le XIXe siècle. Pour ce fait, un mannequin en buste adapté à l’hiloire du kayak a été réalisé. La belle facture très expressive du visage en bois, bien que peu réaliste rappelle les gravures des illustrés qui ont un grand succès à la fin du XIXe siècle. Cette mise en scène conférait une vitalité à l’ensemble, et suggérait, aux visiteurs d’alors, le chasseur en pleine action dans son esquif.
Il serait tentant de rattacher au kayak, une série d’armes de jet, récolée récemment. Il était effectivement commun au XIXe siècle de rapporter des kayaks pourvus de leurs armements et il semble très étonnant que celui du muséum ait fait exception. Ce trouvaient en général un harpon, unaaq, (n°60 000 894) et sa ligne (n°60 000 896), disposé à côté d’un dard à oiseaux, nueq, (n°60 000 880), ainsi qu’une lance, anguigaq (n°60 000 882) — ici munie d’un petit flotteur attaché à la hampe — d’ordinaire placés sur le pont du kayak à porté de main du chasseur. Le javelot, alligaq (n°60 000 881), est caractéristique des pièces arctiques déposées dans les musées vers la fin du XXe siècle. Pourtant au Groenland, il était de moins en moins utilisé par les Inuit dès 1850. Nous ne possédons pas d’information sur deux propulseurs (n°60 000 870 et n°60 003 344) probablement liés à l’origine aux armes de jet.
Des éléments d’un flotteur et d’un support de ligne, récemment récolés, figurent également dans les collections. Ils étaient certainement associés au kayak.
Photo n°3 : Harpon, unaaq, et sa ligne, n°60 000 894 et n°60 000 896, © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Photo n°4 : Dard à oiseaux, nueq, n°60 000 880 © Muséum d’histoire naturelle de Lyon. La provenance de cet exemplaire semble peu sûre. Il apparaît aujourd’hui dans les bases de données du muséum comme provenant d’Iglulik au Nunavut (Canada), alors qu’il était auparavant indiqué dans des travaux universitaires comme provenant du Groenland.
Photo n°5 : Lance, anguigaq, n°60 000 882, © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Photo n°6 : Javelot, alligaq, n°60 000 881, © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Photo n°7 : Propulseur, norsaq, n°60 000 870, (anc. n°2182) © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Photo n°8 : Propulseur, norsaq, n°60 003 344, © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Photo n°9 : Eléments d’un support de ligne, asaloq. Le n°60 004 389 et le n°60 004 484 sont des éléments d’un trépied. Quant à la ligne sans numéro d’inventaire, elle aurait pu s’enrouler autour du support circulaire fragmentaire en os (n°60 004 489). Mais une question demeure en suspend, ces différents éléments faisaient-ils parties du même trépied ? © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Photo n°10 : Elément d’un flotteur, avataq, n°60 000 895 © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Les deux éléments en bois, sans numéro d’inventaire étaient reliés à un flotteur. Ils le maintenaient sur le kayak grâce à un jeu de courroies. Etaient-ils associés au flotteur n°60 000 895 ? © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Un certain Adsersen, résidant à Copenhague, fait don de cinq items à la date du 24 mars 1882.
« 1 hutte d’Esquimaux
2 modèles de bateaux groënlandais avec armature
pour la pêche
1 porte-cigare en stéatite [ ?]
1 timbre [?] »
Aucun courrier conservé au musée ne nous informe sur le donateur et les conditions qui ont rendu ce don possible. Actuellement la seule piste satisfaisante est que le nom d’un certain « F. Adsersen, capitaine » membre danois apparaît sur la liste des participants au congrès international des Américanistes qui eut lieu du 21 au 24 août 1883 à Copenhague, (compte-rendu de la cinquième session, 1884 : 13). Le nom, la profession ainsi que la date du congrès pourraient suggérer qu’il s’agit bien de la même personne. D’autre part dans les mêmes années, ce nom apparaît dans le registre d’inventaire du musée d’ethnographie du Trocadéro de Paris.
Actuellement trois embarcations sont rattachées à la collection Adsersen, pourtant deux seulement sont mentionnées dans le registre d’inventaire. Il est fort probable qu’au moins un des modèles de kayak faisait partie de la collection.
Photo n°11 : modèle de kayak, qajannguaq, n°60 000 913 (anc. n°2153) © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Cet exemplaire mesure 47 cm de long, il est pourvu d’une pique, d’un support de ligne ainsi que d’une lance, et d’un dard à oiseaux. Le chasseur dont le buste est introduit dans l’hiloire porte la veste imperméable en cuir blanchi traditionnelle portée sur la côte ouest du Groenland. On note l’absence de la pagaie double.
Photo n°12 : modèle de kayak, qajannguaq, n°60 000 912 (anc. n°2154). © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Ce modèle de kayak, plus complet que le n°60 000 913, est pourvu d’un support de ligne fragmentaire et d’un harpon avec sa ligne et son flotteur. Le chasseur, sculpté d’une manière assez rudimentaire, porte également le vêtement imperméable dont l’extrémité des manches s’enroule autour de la pagaie double.
Un modèle d’umiak pourrait également provenir de ce don, bien que le registre des entrées ne le stipule pas. Effectivement aucune distinction n’est faite concernant les deux modèles de bateaux groenlandais. Il pourrait donc s’agir uniquement des deux kayaks (n° 60 000 912 et n°60 000 913). Il est possible d’envisager que cet umiak ne soit peut-être pas arrivé dans les collections de Lyon via Adsersen.
Photo n°13 : modèle d’umiak, umiannguaq, n°60 000 911. Ce modèle est une reproduction en réduction de l’embarcation collective utilisée par les femmes. De nombreux accessoires donc cinq personnages probablement des femmes, viennent nous renseigner sur l’utilisation de cette embarcation dans son milieu d’origine. © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Ces trois embarcations sont caractéristiques des pièces offertes par des Danois en poste au Groenland à des visiteurs ou à des proches. Le marché groenlandais étant extrêmement surveillé au XIXe siècle par le gouvernement danois, les modes d’acquisition auprès des Inuit devaient passer obligatoirement par la KGH. Dès leur fabrication, ces pièces étaient destinées à un public extérieur.
Photo n°14 : Tente d’été miniature, n°60 003 116 © Muséum d’histoire naturelle de Lyon. Cette item, mesurant 82 cm, se trouve être aujourd’hui dans un très mauvais état. Ce n’est qu’en 2003, lors du récolement des collections arctiques qu’elle a été identifiée par Carine Durand alors attachée des collections américaines, grâce à une inscription sous le support de la tente, qui indiquait la date de 1882.
Trois autres items sont associés à cette collection : notamment une tente miniature (n°60 000-3116), ainsi que deux autres pièces mentionnées dans l’inventaire qui demeurent encore énigmatiques : « 1 porte-cigare en stéatite », « 1 timbre ». Nous ne savons pas de quel objet il s’agit, peut-être était-ce tout simplement un porte-cigare réalisé sur le modèle de pièces européennes et d’un timbre poste ? Ces deux items ont pu être désolidarisés des collections ne correspondant pas à l’imaginaire arctique véhiculé à l’époque.
Un troisième item non identifié, mesurant 26 cm, relié jusqu’alors sans certitude à cette collection pourrait finalement être rattaché à la zone caraïbe selon André Delpuech, responsable de l’unité patrimoniale des Amériques au musée du quai Branly.
Photo n°15 : item indéterminé, n°81 001 582 (anc. N°1916) © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Le musée d’ethnographie du Trocadéro de Paris possédait lui aussi des pièces provenant du même donateur Adsersen. Elles sont arrivées en 1881, soit un an avant le don de Lyon et correspondraient à un achat. Sur les 12 items déposés à l’origine au musée en 1881, seulement cinq figurent dans le registre d’inventaire du musée de l’Homme à son ouverture. Parmi celles non parvenues au musée de l’Homme se trouvait un kayak grandeur nature qui semblait armé ainsi qu’une cabane miniature avec un lit de plume, et quelques accessoires. Toutes ces pièces étaient exposées au musée d’ethnographie du Trocadéro, dans le vestibule Passy, et faisaient le lien entre les collections américaines et asiatiques. Peut-on imaginer que le musée du Trocadéro ait pu réaliser un dépôt ou un échange avec le Palais Saint-Pierre ? Malheureusement aucune documentation ne mentionne un quelconque lien entre les deux institutions. Le service des archives au musée du quai Branly ne possède pas de documents liés à cette collection ni sur l’absence de certaines pièces à l’ouverture du musée de l’Homme. Cette hypothèse certes séduisante d’un dépôt éventuel ne peut donc être confirmée à ce niveau de mes recherches.
Photo n°16 : Foëne à poisson, n°60 000 877, © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Photo n°17 : Foëne à poisson, n°60 000 878, © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
En 1934, Alice Crova[5] est à l’origine de l’arrivée dans les collections de cinq pièces liées à la chasse indiquées comme provenant de la région du Labrador. Elle est originaire de la région lyonnaise[6] et suit son mari, officier de marine, dans différentes villes portuaires, dont Cherbourg où elle finira ses jours. Il y a, à cette époque, un grand intérêt pour l’archéologie nationale en France. Les conservateurs et les amateurs éclairés assistent à de nombreux congrès à travers l’Europe et les objets ethnographiques, notamment inuit, sont perçus comme des éléments de comparaison permettant de comprendre les modalités d’utilisation de divers artefacts par nos ancêtres lointains.
En 1986, Yves Back mentionne un document inséré dans le cahier d’inventaire du muséum, indiquant la présence de cinq pièces et de cinq photographies provenant de la région du Labrador (Back, 1986 : 57). Deux longues pointes à plusieurs rangs de barbelures ont été identifiées comme des éléments de foëne à poisson par Claire Alix, une archéologue française spécialisée sur les zones arctiques. Anne Bahnson et Hans Christian Guløv du National Museet à Copenhague confirment également une provenance arctique.
Alice Crova n’est pas une inconnue au muséum. Elle a en effet offert en 1926 des artefacts provenant de Mauritanie[7]. À Cherbourg où elle réside, elle est présentée dans la presse comme « une éminente exploratrice »[8]. D’autre part, nous savons grâce au registre de recensement de 1911 de la ville qu’elle était “publiciste”. Nous découvrons dans une lettre qu’elle était aussi en relation avec le musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye ainsi qu’avec le musée de l’Homme.
En 1911, un certain Draulette avait offert personnellement à René Collignon, alors conservateur du musée d’histoire naturelle de Cherbourg, des artefacts identifiés comme provenant de Cape Hope Advance[9] en baie d’Ungava. Il paraît certain qu’Alice Crova fût au courant de cette transaction car la presse locale se fait l’écho de l’arrivée des pièces dans les collections du musée d’histoire naturelle.
On apprend dans le journal local Cherbourg Éclair du 21 novembre 1912 que « les pièces les plus curieuses seront exposées dans la salle du [dans le texte] préhistorique du Musée au premier étage ». Ces objets proviendraient « des tombes eskimaudes de la plus haute Antiquité. »
« Signalons aussi, parmi les curiosités modernes, une série superbe de sculptures sur ivoire, exécutées chacune sur une dent de morse, par l’eskimaud [sic] Nanouk (l’ours blanc)[10], le Phidias de sa race ; une amusante suite de jouets d’enfant reproduisant les instruments usuels de ces peuplades, et enfin une réduction du canot eskimau, le fameux kayak, avec tous ses accessoires, véritable bijou fait par un chef du pays. »[11]
Draulette est présenté comme un ancien officier, directeur pour le Canada de la maison Revillon Frères[12]. Il est plus vraisemblable qu’il ait été chef d’un poste de traite de fourrure en baie d’Hudson (actuellement le Nunavik)[13]. Ces postes consistaient en quelques maisons de bois comprenant un magasin et la résidence du chef de poste et de sa famille et celles de ses employés. Les Inuit venaient pour y vendre des peaux ainsi que pour s’approvisionner en produits manufacturés. Certains demeuraient pour un temps à proximité du poste et pouvaient même devenir employés. Ces comptoirs étaient approvisionnés une fois l’an par bateau.
L’anthropologue Ernest William Hawkes, qui entreprend en 1914[14] un voyage sur la côte du Labrador pour le compte de la Geological Survey of Canada, est chargé d’étudier la vie des Inuit de la région. Dans son ouvrage intitulé The Labrador Eskimo, il mentionne la présence des fourreurs français et des artefacts anciens que l’on peut trouver parfois non loin des campements. Ce fait pourrait corroborer l’allusion à « des tombes eskimaudes » qui est indiquée dans la presse cherbourgeoise :
« On
pourra voir des séries d’objets trouvés dans des tombes eskimaudes de la plus
haute Antiquité. Certains d’entre eux ne peuvent être comparés qu’aux pièces
similaires trouvées dans les cavernes préhistoriques françaises remontant à
l’époque magdalénienne, c’est-à-dire à une vingtaine de siècles. »
(Journal des débats, 24 nov. 1912)
À la fin du XIXe siècle, les Inuit sont généralement comparés aux hommes de l’époque magdalénienne. Ce type d’analogie entre les Inuit et les populations préhistoriques est courant dans le discours des préhistoriens depuis 1860. La coïncidence du lieu de provenance indiqué par la collection Draulette et Crova nous incite à nous interroger sur le mode d’acquisition par Alice Crova de ces artefacts arctiques. Elle connaissait certainement René Collignon. Peut-on conclure qu’elle a passé un accord avec lui ou même avec Draulette ? Je n’ai jusqu’à présent aucune piste satisfaisante, néanmoins il est possible d’affirmer qu’elle était en relation avec différents musées en tant que donatrice, ce qui nous conduit à penser qu’elle fréquentait assidûment des spécialistes et des amateurs éclairés s’intéressant à l’anthropologie, l’ethnographie et surtout l’archéologie[15].
Photo 18 : Tête de lance, n°60 000-874, n°60 000-875 et n°60 000-876, © Muséum d’histoire naturelle de Lyon.
Néanmoins une nouvelle ombre ternit ce tableau car un doute subsiste sur la typologie même de certaines de ces pièces. Il est possible que la série des artefacts n°60 000 874, n°60 000 875 et n°60 000 876 provienne de Patagonie et non pas de l’Arctique[16].
Il est fort possible qu’il y ait eu au sein même de la collection de Mme Crova des mélanges entre des pièces américaines de diverses origines. Le musée de l’Homme a d’ailleurs acquis par don en 1947 un lot de 57 artefacts archéologiques provenant des Etats-Unis, du Mexique, et du Chili de cette même donatrice.
L’histoire des collections arctiques du muséum, futur musée des confluences, est encore sur bien des points fragmentaires. Nous pouvons néanmoins affirmer que la section ethnographie du musée de Lyon possédait, au tournant du XIXe et du XXe siècle un nombre de pièces non négligeables, sur la culture des Inuit. Ce qui en faisait une des principales collections inuit conservées sur le sol français, derrière celle du musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye et du musée d’ethnographie du Trocadéro de Paris. Leur arrivée dans les collections est due principalement à l’initiative de donateurs dont les parcours nous sont inconnus aujourd’hui.
Une catégorie sociale n’est pourtant pas représentée parmi les donateurs, ni à la fin du XIXe ni au début du XXe siècle. Ce sont les missionnaires de la congrégation des Oblats de Marie Immaculée, probablement les seuls Français à avoir réalisé des longs séjours aux côtés des Inuit. Il faut attendre la fin du XXe siècle pour qu’apparaissent dans les collections lyonnaises des artefacts arctiques rapportés par ces missionnaires.
De nouvelles pistes sont encore en cours d’exploration à propos des collections arctiques lyonnaises. Il est à souhaiter que dans un futur proche, une documentation inédite permettra d’identifier les donateurs avec plus de précision, et par là même la provenance de ces objets.
ALIX Claire, Inventaire préliminaire des collections arctiques dans les musées de province française, document de travail n°11, Centre de Recherche en Archéologie Précolombienne, université de Paris I, Panthéon–Sorbonne, mars 1995, 98 p.
BACK Yves, État descriptif et commentaire ethno-historique des collections arctiques françaises de province, mémoire de maîtrise sous la direction de Jean Malaurie, Centre d’études Arctiques, École des hautes études en sciences sociales, 1986, 298 p.
BAPTISTE Pierre et COSTARD Louise, Architecture et aménagement intérieur du Musée Guimet à sa création : Lyon-Paris (1879-1918), monographie de muséologie, sous la direction de Geneviève Bresc et Jean-Paul Desroches, École du Louvre, 1991-1992, 113 p.
Congrès international des Américanistes. Compte-rendu de la cinquième session, Copenhague 1883, Copenhague, Imprimerie de Thiele, 1884, p.13.
CÖTÉ Michel (sous la publication), Actes. Colloque International. Réseaux autochtones, partenariats, questions d’éthiques, 20-21 mars 2003, Lyon, Muséum d’histoire naturelle de Lyon, 2003, 160 p.
EDMOND Charles, Voyage dans les mers du Nord à bord de la corvette La Reine–Hortense, Paris, Michel Lévy frères, 1857, 632 p.(+ notices scientifiques 146 p.).
FLACHAIRE de ROUSTAN Anne, Étude et inventaire de la collection américaine du musée Guimet, Muséum d’Histoire Naturelle de Lyon, mémoire de maîtrise, Centre de recherche en archéologie précolombienne, université de Paris I – Panthéon-Sorbonne, 1989, 343 p.
GUIGON Gwénaële, Historique et présentation des collections inuit dans les musées français au XIXe siècle, mémoire de recherche, sous la direction de Michèle Therrien et André Desvallées, Ecole du Louvre, 2006, 474 p.
HAWKES Ernest William, The Labrador Eskimo, Ottawa, Government Printing Bureau, Geological Survey, memoir 91, Anthropological series n°14, 1916, 235 p.
MARQUARDT Ole, « The employees of the Royal Greenland Trade Department (1850-1880) », Études/ Inuit/ Studies, 1996, vol. 20, n°1, pp. 87-112.
PETERSEN Hans Christian, Skinboats of Greenland, Roskilde, National Museum of Danmark /Museum of Greenland /The Viking Ship Museum in Roskilde, coll. “Ships and boats of the North”, 1986, vol. 1, 214 p.
THERRIEN Michèle, « Membres de la Direction Revillon Frères et chefs de poste : deux points de vue sur la traite de la fourrure », Études/ Inuit/ Studies, 1993, vol. 17, n°2, pp. 97-111.
[1] Cette communication présente les hypothèses et les conclusions du mémoire de recherche qui s’intitule « Historique et présentation des collections inuit dans les musées français au XIXe siècle » que j’ai soutenu en 2006 à l’Ecole du Louvre. Ma recherche consistait à effectuer un état des lieux des collections arctiques canadiennes et groenlandaises, conservées dès le XIXe siècle, sur le territoire français et de retracer leur histoire dans notre pays.
[2] Je n’inclurai pas dans ma communication les collections sibériennes du musée qui concernent 42 pièces, collectées à la fin du XIXe siècle par Joseph Martin.
[3] Le muséum possède aussi de nombreux spécimens de la faune arctique (narval, ours blanc, oiseaux, lièvres et renards arctiques, etc).
[4] Il reste particulièrement prudent par rapport à cette information, mais indique que « nous pouvons toutefois supposer que les pièces qui justifient de cette provenance ont fait l’objet d’un échange, (pratique courante entre les compagnies du même genre et les muséums) » (Back, 1986 : 56).
[5] Alice Crova avait l’habitude de se présenter sous la dénomination « Mme B. Crova » l’initiale B indiquant la première lettre du prénom de son mari. Son prénom a été par la suite répertorié dans divers index comme B. Crova. Avant d’avoir la preuve de cette erreur, ce doute à persisté longtemps car on pensait à deux personnes distinctes.
[6] Alice Lescat (épouse Crova) est née en 1866 à Tarare dans le Rhône (Archives municipales de Cherbourg).
[7] Une lettre, écrite de sa main, et datée du 20 septembre 1926, nous indique qu’elle expédie ce jour une série d’objets provenant de Mauritanie. Nous savons grâce au cahier conservé au musée d’Histoire naturelle et d’Ethnographie et de Préhistoire de Cherbourg qu’elle a fait don en juillet 1910, de 137 pièces qu’elle avait elle-même collectées.
[8] Notamment dans le Journal des Débats daté du 6 août 1910.
[9] Il est mentionné dans tous les documents conservés qu’ils proviendraient du Labrador.
[10] Doit-on y voir un lien avec le film Nanook of the North (en français Nanouk l’Esquimau) dont la maison Revillon Frère est le commanditaire ? Ce film, qui raconte l’histoire d’une famille inuit, réalisé par Robert J. Flaherty, est présenté à New York le 11 juin 1922 et popularisé dans le monde entier.
[11] Article dans le Journal Cherbourg Eclair du 21 novembre 1912.
[12] Registre d’inventaire du 23 juillet 1911 au muséum d’histoire naturelle de Cherbourg.
[13] Communication personnelle de Michèle Therrien, professeur de langues et civilisations inuit à l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris.
[14] Lorsque Hawkes arrive au Labrador, il a déjà partagé la vie des Inuit durant trois ans en Alaska.
[15] Dans une lettre d’Alice Crova, conservée au musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, nous apprenons qu’elle est déléguée de la Société préhistorique pour le département de la Manche en 1936 (lettre datée du 18 novembre 1936, Archives du M.A.N.).
[16] Claire Alix, une archéologue française qui travaille actuellement en Alaska, confirme une provenance sud-américaine.